Promouvoir la lecture des textes sympas de l'autrice belge Nora Fontaine (MEM) Thèmes familiaux, récits, nouvelles, portraits, articles. Textes qui touchent avec humour. On s'amuse à la lecture, on est touché, On rit, On réfléchit? Bienvenue sur ce blog
Pâquerette, la poulette-reporter.
Pâquerette, la jeune poulette était née avec quatre de ses frères et sœurs, tous plus jeunes, dans la partie du poulailler la plus ensoleillée.
Coco, le coq, son père, lui montrait patiemment des tas de choses, comme par exemple, compter les graines, grimper dans le fenil et les distribuer la paille à la couvée, car Emmie, la poule naine qui les avait couvés était malade : elle n'allait plus sur ses œufs le jour, ne s'occupait plus de ses poussins, et, la nuit, elle sortait à la lune. On aurait dit qu'elle vivait dans un rêve depuis que le tracteur de la ferme lui avait écrasé la queue !
Aussi Coco, le coq apprenait-il à sa fille aînée tout ce qu'il fallait savoir pour avancer dans la vie et aussi s'occuper des petits; qu'auraient – il fait sans elle ?
C'est elle qui, le matin, faisait sortir les poulets de la perche et les emmenait gambader dans le champs ! C’est elle qui, le midi, leur montrait comment gratter de la patte et du bec le sol pour en faire sortir fourmis et vers de terre !
Elle aussi qui, le soir, les prenait sous son aile chaude ! Elle encore qui, tout le jour, leur disait de s'aplatir à la vue d'un épervier ! Et même si elle ne faisait pas encore tout très bien, les autres poules le lui reprochant, elle faisait du mieux qu'elle pût pour son âge et de plus, ce n'était pas son rôle, tout de même !
De temps en temps, à peine plus grande que les poussins, elle devait montrer son autorité. Alors, elle retroussait le bec, piaillait très fort, battait de l'aile et commandait aux poussins qui allaient à gauche, allaient à droite, marchaient bien droit, la patte en attente, comme savent le faire les poussins. Parfois, elle piaillait si fort qu'elle en perdait la voix. Dans ces moments là, elle décidait qu'il serait plus commode de ne plus avoir de voix du tout, pour ne pas commander, pour seulement être elle-même dans le grand poulailler. Alors, elle apprit à parler en inventant un jeu : elle se faisait comprendre seulement avec les mains, avec des gestes. Cette méthode ravissait les petits. Elle s'imaginait ainsi qu'elle n'était plus celle - là que son père voulait qu'elle soit. Plus tard, se disait-elle, elle serait fonctionnaire et elle les enverrait tous fonctionner !
En attendant, elle grandissait, dans le beau poulailler, en aidant ses frères et sœurs à être plus âgés. Mais un jour un grand malheur arriva. Le renard du bois joli était passé : le coq, la poule naine et un dindon, il avait emporté !
Pâquerette, toute émoustillée, non, époustouflée, non, comment dire, elle avait besoins de mots pour le dire, toute émotionnée, voilà, s'était arrêtée à la lisière du poulailler et avait compter les dernières plumes des parents accrochées au fil de fer barbelé. Mais Betty, la grande poule des voisins avait dit de ne pas s’approcher : le renard était passé, on n'y pouvait rien, c'était le destin ! Le destin, avait pensé Pâquerette, qu'est-ce que c’est ? Le destin avait emporté ses parents. Elle aurait bien voulu pleurer, mais Betty avait dit d'un ton solennel, "les poulettes ne pleurent pas, elles doivent montrer l'exemple". D'ailleurs, les poules n'ont pas de larmes, n'est-il pas vrai ? Ne dit-on pas « des larmes de crocodiles » ?
Pâquerette n'avait plus personne au monde que Betty, Gontran, l'oie du voisin, et ses poussins. Quand le fermier vint pour réparer la barrière par où était passé le renard, et qu'il vit pâquerette toute apeurée, réfugiée près des voisins, il décida de l'y laisser avec les poussins, le temps qu'ils soient gras et bien dodus.
Pâquerette aurait bien voulu rester dans le poulailler où elle était née, car chez les voisins, il n'y avait pas de soleil. L'abri dans lequel dormaient les animaux était poussiéreux, vieillot et sentait mauvais. Mais Pâquerette était trop petite, croyait-elle, pour donner son avis. Elle pensait que le fermier ne l'aurait pas écoutée de toute façon. Et, même s’il l'écoutait, il n’en aurait fait qu'à sa tête, ce mirliton ! En plus, chez les voisins, il y avait à manger, on ne manquait de rien, lui avait-on avancé : de la bonne pitance, des graines de tournesols, de l'avoine, des graminées de toutes les couleurs ! Même parfois, le dimanche, le pasteur qui revenait de la messe, leur amenait des vieilles hosties gardées à la sacristie, un régal, pour Pâquerette et sa poussinée !
Et le temps passait. Prise dans ses responsabilités et dans ses regrets, Pâquerette ne grandissait plus. Cette fois, c'est la fermière qui intervint.
- Pauvre Pâquerette, disait-elle, chez les voisins, personne ne s'occupe de toi, viens-t-en dans ma maison, je vais t'engraisser.
Epuisée, et quand même avec raison, Pâquerette décida de suivre la fermière, car elle avait faim pas seulement de bonnes graines, mais d'attention et d'amour.
Elle connut encore quelques aventures après son départ. Par exemple, la fermière, quand les gens ne la regardaient pas - il y a beaucoup de gens qui regardent les autres dans les villages - oubliait de donner à manger à Pâquerette, ou à boire, ou bien elle oubliait d'ouvrir le poulailler. Pâquerette n'avait pas d'air, ni d’eau de toute la journée. On appelle ça de la négligence chez les humains, mais c'est très peu reconnu, car le lendemain, ou, quand les gens passaient -les gens ont toujours beaucoup de pouvoir- la fermière donnait à pâquerette double ration pour faire bien.
Pâquerette en eut marre. Malgré sa petite taille, car elle ne grandissait toujours pas, elle décida de s’en aller à la ville.
Après bien des ébats, elle trouva un travail dans un orphelinat :monitrice pour poulettes. On lui proposait ce poste, car elle savait très bien faire rire les petits orphelins. Quand ils pleuraient, elle leur faisait des gestes, ceux qu'elle avait appris autrefois, et eux, se mettaient à rire. Et comme le rire fait grossir, cela leur donnait des grammes et des grammes d'embonpoint. Cela convenait bien à l'institution: devenus bien gros, les poulets et poulettes pourraient être vendus au marché, et s'en iraient, les uns vers des fermes, les autres vers les abattoirs de volailles qui les attendaient. Ceux- là ne vivraient plus, mais ils serviraient de nourriture aux humains qui ont besoin de protéines.
Pâquerette était si adroite, bien qu’elle fut gauchère, qu'on la laissait là, hiver comme été. Un jour, s'en fut assez pour Pâquerette ! Devinez ce qui se passa ?
Pâquerette décida qu'elle s'arrêtait de s'occuper des autres et qu'elle pouvait vivre de sa vraie vie à elle. Elle voulait devenir photographe et voyager de par le monde. Elle voulait faire des reportages à travers toute la planète. Et c'est ce qu'elle fit !
Elle dit au revoir aux poulets, retourna voir sa poussinée : ils s'étaient bien tous débrouillés sans elle et n'avaient pas plus de soucis que vous et moi. Elle découvrit même qu’elle était déjà tantine. Son frère tenait un café. Le soir des policiers fatigués, on les appelle aussi des poulets, venaient y discuter. De ses trois sœurs, l'une était devenue artiste-peintre. Avec ses déjections, elle faisait des expositions que toute la basse-cour admirait. Les deux autres courtisaient le nouveau coq du voisin. Celui-ci se pavanait au dessus du fumier comme se le doit un bon coq de ferme. Ses sœurs étaient si fières que Pâquerette ne voulut pas les contrarier. Elle embrassa les poussins qui ressemblaient à leur père.
Pâquerette partit en voyage et, comme elle savait déjà parler avec les mains, elle n'eut pas besoin d'interprète. Elle devint une très célèbre poulette photographe-reporter.
Marie Roupsinsky
Avril 2003