Le pardon.
Dés la rentrée à l’école élémentaire, on apprend à l’enfant doué d’ « âge de raison » à pardonner. Quelles sont les raisons psychologiques qui poussent les parents, les éducateurs ou professeurs à apprendre à l’enfant cette grande attitude du cœur ?
Le pardon est souvent sollicité pour permettre au lien de se rétablir. Les enfants en dispute, dont l’un est devenu la victime de l’autre, que ce soit «fait exprès » ou non volontaire, et l’autre, l’agresseur considéré comme le «fautif» se réconcilient.
Qui dit pardon dit jugement : l’enfant est en âge de comprendre qu’il a été lésé, et qu’un mal a été fait. Le pardon permet notamment la reconnaissance de la douleur de l’autre. Cela passe par une phase d’expression : la petite victime pleure, ou en appelle à l’adulte, « Aïe ! ». Une phase de prise de conscience de l’action génératrice de la blessure, « qu’est ce qui s’est passé ! »; une phase de prise de conscience que c’est par l’action de son propre corps que l’enfant a causé le mal « ce qui s’est passé exactement ! » ; une phase de reconnaissance de l’intention sous-jacente « ce que l’enfant voulait !»; et enfin, après le pardon, une phase de reconnaissance des différents modes qui peuvent être utilisés pour régler les conflits entre les enfants, «ce qu’il aurait pu faire d’autre», ce que nous, adultes, appelons parfois phase de négociation. Ces différentes phases nous apprennent à reconnaître le point de vue de l’autre, mais aussi à asseoir notre propre point de vue dans une société qui en a bien besoin. Elles nous apprennent le respect de l’autre, le respect des lois, le respect de la différence mais surtout la responsabilité.
Le pardon demande qu’il y ait non seulement reconnaissance « je t’ai fait mal»; «je n’aurais pas du le faire»; « je ne savais pas»; «maintenant j’ai compris»; mais il demande aussi qu’il y ait réparation.
La demande de réparation peut venir de la victime, d’un parent, ou d’un représentant de la société (dommage civil). La réparation vient après la reconnaissance, pour permettre de retrouver la sérénité entre les deux protagonistes. Mais elle peut aussi être proposée directement par le petit agresseur : « tiens, je te donne ma balle, pleure plus ! ». L’important est que, dans son cœur, le petit agressé se sente entendu et qu’émotivement, il se sente réparé, à l’intérieur.
Lorsque la faute est très lourde, l’âme de l’enfant est touchée profondément. Il en gardera la mémoire très longtemps, ce qu’on appelle aussi le carnet de timbres ristournes : lorsque la collection est remplie, il y a risque d’un retour brutal du carnet : agression en retour dirigée contre l’autre : verbale, physique ; agression retournée contre soi : symptômes somatiques, mal au ventre, dépression, phobie scolaire.
Chez l’adulte, le pardon pour des fautes graves est plus complexe. Il demande un décentrage de la faute et un mouvement vers la personne. On reconnaît que l’action n’est pas toute la personne et que la personne est un être à part entière. On se décentre pour essayer de comprendre le sens de l’acte, d’appréhender le contexte : pourquoi cela s’est passé ? Pourquoi ? Pourquoi ? Devant le manque de sens, la personne est invitée à prendre de la hauteur, comme un zoom photographique prendrait de la distance, pour éclairer de loin la scène. Ce type de pardon demande de la victime d’être libérée des émotions qui envahissent. Elle demande aussi de prendre conscience de qui est l’autre et exige des capacités de compassion pour l’autre. Si elle n’est pas capable de pardonner, la personne peut investir son énergie dans une activité qui a à voir avec son état de victime, et transformer le mal, la douleur, en satisfaction d’aider les autres. Nous avons autour de nous en Belgique des exemples récents de telles démarches.
Pour Tim Guénard, auteur du livre « plus fort que la haine* », le pardon est une force « qui désenchaîne l’individu ». Somme toute, pardonner à l’autre permet non seulement de retrouver sérénité pour soi ou pour les proches touchés par l’acte, mais aussi de se protéger de la violence future qui peut naître d’actes non pardonnés (mémoire familiale ou de clan).
En thérapie, on conseille souvent de n’appliquer le pardon qu’en fin de parcours thérapeutique : lorsque le mal et la souffrance ont été bien reconnus et traités, c’est à dire, lorsque la cicatrice n’engendre plus ni douleur, ni colère. Le pardonneur peut se poser certaines questions : pourquoi veut il pardonner ? A quelles conditions peut il le faire ? Par exemple, on ne donne pas son pardon à l’autre s’il ne l’a pas demandé, même s’il est important de lui rendre la honte, et la responsabilité de son acte. Cela redonne de la dignité à la personne qui a blessé. Le pardon ne s’offre pas gratuitement d’hommes à hommes, il se demande, se sollicite ; il se donne. Pour des actes très graves, la victime est invitée à se référer à plus grand que soi sous la forme suivante : « moi, je n’oublie pas ; moi je ne pardonne pas; mais je demande à plus haut que moi de le faire » C’est une démarche qui touche aussi, comme le fait d’aider les autres, à la dimension spirituelle.
C’est aussi une façon de reconnaître que nous sommes tous des humains, et que la limite entre agresseur et agressé est bien mince. Comme le disait Sartre, « nous avons les mains sales jusqu’aux coudes ! »
Pour Bert Hellinger, prêtre et psychanalyste allemand, créateur des «constellations familiales» il n’y a de paix possible dans les familles que si l’agresseur exclu du système est reconnu comme membre à part entière de la famille. Cela lui vaut dans son pays d’énormes controverses.
Plus simplement, pour Tim Guénard encore, pardonner, c’est « continuer à donner des nouvelles qui nourrissent la relation». C’est aussi continuer à célébrer la vie. C’est passer outre de la blessure pour rebondir avec la vie, cela donne de l’énergie.
Marie-Eve Mespouille. 4 /3/08
* Tim Guénard, « Plus fort que la haine, une enfance maltraitée », livre de poche.