C’était vraiment une très belle araignée…
En rentrant les fleurs du jardin où je les avais déposées afin qu’elles prennent l’ondée et le soleil, j’avais fait un passage par la cuisine. Là, sur l’évier, je l’avais laissée s’échapper un peu surprise par sa belle robe jaune et noir.
Je m’étais dit : « tiens, une araignée de cette sorte, ce n’est pas habituel dans une maison !». Trop fainéante pour la remettre dehors - dans ce cas là, il faut trouver une boite pas trop grande, avec un couvercle à rabats, recouvrir la bestiole, et hop, refermer au moment où l’araignée est dans la boîte ! Et si la boîte n’est pas transparente, il faut attendre… Un peu rebelle, l’araignée ! On ne sait jamais à quel moment elle quitte la surface de son support pour se laisser attraper, ça prend des heures. D’habitude, surmontant ma répulsion, je la jette ensuite à quelques mètres de la maison pour être sûre qu’elle aille… se faire voir un peu plus loin – je dis tout haut : « Qu’elle se débrouille ! »
Cette nuit, je descends boire un verre de lait dans la cuisine : insomnie, deux heures du mat j’ai des frissons. Peut-être que le lait va me faire dormir, souvenir de tout-petit…
Comment fait-il dehors ? Du vent, de la pluie. Derrière MA fenêtre, derrière MES géraniums, entre l’embrasure et le battant, elle est là, au milieu d’une très belle toile, agitée par le vent. Comment est-elle arrivée là ? Mystère et boules de gommes ! Mon araignée serait-elle passée par un petit trou, subrepticement (j’adore ce mot) ? Ou aurait-elle profité de la chaleur du dimanche où nous avons ouvert la fenêtre béante à ce début de printemps ?
Elle est là, magnifiquement centrée dans le tissu de sa toile. Sous les coups du vent, la toile s’agite, se gonfle et se dégonfle comme un parachute à l’atterrissage. La pluie fait une dentelle de fils qui reflètent les lumières de la ville.
Insolite à cet endroit pas naturel pour une habitante des jardins, mon araignée se laisse admirer, superbe dans son manteau de nuit, les huit pattes recroquevillées sous elle, elle attend. Le frémissement d’un insecte, une proie.
Moi, je m’extasie.
Sortie toute seule du dédale de ma cuisine, elle a fait son chemin vers la liberté, sa liberté : elle a construit sa toile sans réfléchir, simplement en suivant le programme de la vie ; elle a trouvé un endroit qui lui convient, s’est adapté aux contraintes du lieu. Et maintenant, l’immobile.
Magnifique, arrogante, mais là, j’interprète. « C’est une bonne idée, cet endroit, pense-je, la fenêtre attire la lumière et les bébêtes qui s’ y agitent ». Guidée par son instinct, mûri par des générations et des générations d’arachnides (encore un joli mot), mon araignée fait ce qui est bon pour elle. C’est si simple.
Soulagée, je regarde l’araignée se détacher de la nuit, dans son joli filet balancé par le vent. Je me dis : « encore une dont je ne dois pas m’occuper ! ». « Elle se prend en charge toute seule ». Apaisée par le tryptophane du lait, je m’embrume encore un peu la tête avec le mot « autonomie », «concept », « araignée ». Puis je m’en retourne dans ma chambre rêver à d’autres éléments.