Recommander

familles

Mercredi 30 septembre 2009

Le couple attend quelques secondes à la porte de la maison communale que les enfants aient le temps de remplir leurs menottes. Au signal, un feu nourri de grains de riz, pétales et pelotes non identifiées fuse sur les jeunes mariés. Main dans la main, le couple avance, tête baissée pour éviter les projectiles, et pose, devant l’assemblée, elle, les talons en équilibre sur la première marche. Jeunes mariés ? Pas tant que ça …LUI, le dos légèrement voûté, cache son début de scoliose sous un queue-de-pie admirablement seyant, ses tempes grisonnantes sous un haut de forme acheté pour l’occasion. ELLE, chapeau de paille et tunique de lin clair tombant sur ses mollets, on la dirait sortie d’un roman des années cinquante. Ils lèvent enfin les yeux. Elle les regarde tous, gravant dans sa mémoire les moindres détails, jusqu’à cette litanie qui tourne dans sa tête depuis ce matin : 

« Aux marches du palais,

Aux marches du palais,

 y’a une tant belle fille,  lonla… »

 Mais pourquoi cette chanson lui revient-elle, précisément, en ce moment ?  Elle secoue la tête, elle LUI sourit.

Il a de beaux restes, a soufflé  à sa gauche Gaston, le témoin, son ex à vrai dire, avec qui elle entretient de bons liens.

Ça y est, ils l’ont fait ! chantent les amis. Les deux s’arrêtent maintenant pour la photo de famille et laissent passer devant eux la file de leurs enfants : six au total. Deux chez l’un, trois chez l’autre, et un dernier fait ensemble.

Ils verront quelques jours plus tard que la photo est ratée. Au moment de la prise de vue :

-       Nina a les doigts dans son nez,

-       Libert s’esclaffe avec Cézanne, la queue des parapluies devant leurs visages,

-       Clémentine tire la tête derrière le vieux pull troué que sa mère lui a fourgué juste avant qu’elle vienne pour le week-end,

-       Mulhouse contemple son bras dans le plâtre,

-       Mélissa cache son profil dans le chapeau de paille de sa mère,

-       La mariée a oublié son bouquet, s’est piquée à l’épine de l’unique rose trouvée en catastrophe chez le fleuriste situé juste à côté de la maison communale, cela fait une jolie tâche sur son corsage, et, vous l’avez compris,

-       Il pleut.

Par eclaireusesdevies
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 4 juin 2009

Ouf ... la poubelle est sortie ! Devant la benne gesticulante, je m’essouffle en remontant la côte entre la maison et la rue. L’homme à la salopette orange m’a vue, il me fait un sourire à vous déhancher le maxillaire inférieur. Je lui tends le sac et répond à son invite en clignant de l’œil. Pas si mémère que ça, la vieille. Même si elle souffle dans la côte, elle est encore capable d’attirer des sourires de la gent masculine… Bon, je sais déjà ce que tu vas me répondre. Après tes excuses sur l’oubli systématique des ordures dans leurs sacs bien rangés à coté du garage, tu me décrocheras un « t’as vu l’homme ? Pfff ! même pas à la hauteur !»

Sous entendu que le prince des hommes, c’est toi, et que tu les surpasses tous dans le voisinage…tu ajouterais même « tous des paltoquets !» Et si moi ils me plaisent, ces pâles toquets ? Tout au moins ceux qui s’occupent de mes poubelles. « Ils sont payés pour ça » me dirais-tu encore…Je te connais par cœur, mon amour. Mais quand même,  chéri, combien de fois sur une année …dois-je te répéter…ce que tu m’as promis, il y a une dizaine d’année déjà, non, pas devant monsieur le maire, tu exagères ! Tu te rappelles, notre petite discussion, là, sur le banc…devant la maison, …j’avais mis ma jupe blanche, et toi, ton pantalon vert…ta ceinture…tu m’avais dit…attention ça dérape. « Où veux-tu en venir ? » me répondrais-tu.

Enfin, je te donne tous ces détails, chéri, parce que je sais que tu es visuel, rien d’autre. « Ça ne te rappelle rien ? »

-       Quoi ?

-       Chose promise, chose due…

-       Non, pourquoi ?

-       Chéri, on est jeudi.

-       Oui, et alors ?

-       C’est le jour de quoi, aujourd’hui ?

-       Le jour de quoi, allons, dépêche, y’ a des dossiers urgents qui m’attendent !

Quand il n’ajoute pas « ne fais pas l’enfant ! », je reste calme, et lui montre du doigt gentiment le tableau des ramassages, là, sur la porte, à côté du téléphone, le calendrier. Là, il se fâche, technique inappropriée s’il en est, je le connais par cœur ce stratagème. Il finit par éructer :

-       Ah, oui, le jour J !

C’est vrai, souvent il reconnait son erreur. En toute bonne foi. Mais parfois, vraiment, il exagère. A croire que c’est moi qui suis prise en défaut…Alors, je répète, inlassablement, chaque jeudi matin :

-       Chéri, veux-tu bien sortir la poubelle ?

Trente cinq ans de participation au MLF pour en arriver là.

Cinquante deux fois sur l’année, moins les deux semaines où il m’emmène en vacances…Moins la fois où il avait invité sa mère à dîner, un mercredi soir, c’était …des frites et du homard ; les coquilles d’huitre sentaient vraiment la mer et le ressac. Il a pensé aux sacs. Moins les quelques matins câlins qui lui ont rappelé que ça me faisait vraiment du bien quand il les sortait à l’aurore…Les poubelles, esprits mal tournés ! Par an, ça fait tout de même quelques quarante-cinq rappels au contrat !

Il faut que vous sachiez, esprits bien intentionnés, que je m’en suis fait une petite philosophie, ça donne ceci :

En amour, comme au travail, comme en politique, c’est chacun son rôle !  C’est une question d’équilibre. Une question de stabilité. Une question de confiance et de sécurité….Si l’un tient sa place, remplit consciencieusement sa fonction au sein de l’équipe humaine, l’autre peut agir de même et… le monde tourne.

En finalité, nous sommes tous solidaires. Il suffit d’un grain de sable, dans les rouages, que les travailleurs …ou les participants du câlin… se mettent en grève, par exemple. Ça vous parle mes chéris, mes cocottes en papier-crépon d’amour ?

Quand, devant l’école, pendant une dizaine d’heures, vous êtes restés bloqués derrières les piquets ? Ou quand les transports en commun ont décidés de vous laisser sur le pavé…Oui, c’est vrai, ça ne vous a pas tellement manqué ; vous êtes allés attendre dans le café en face… Tiens, vous avez fait exactement comme votre grand-père Mathieu. Le dimanche, pendant la messe…Il allait dans le café en face de l’église  parler avec ses potes et… chanter l’Internationale. Un grand père, socialiste avant l’heure ? Vous n’oublierez pas, mes tendres chéris, que le père Mathieu, dit« le mécréant », avait fait vœu et don de son cœur à la politique. Pépé Mathieu, rebelle et socialiste. Tu as bien de qui tenir, ma chère moitié. Tu es si fier de lui. Un peu rebelle, un peu socialo ?

Mais, tiens !, je m’demande ? Dans son ménage au père Mathieu…c’est-qui, qui sortait les poubelles ?

Marie-Eve ,4/06/09

Par eclaireusesdevies
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 24 mai 2009

Cinquante piges. Devant le miroir qui reflète l’autre miroir, derrière moi, qui reflète l’autre miroir, à ma gauche,  je me brosse les dents. Étrange, ce triple reflet dans la glace. Je me sens surprise par mon nouveau look : coupe de cheveu asymétrique, frange (rose) allongée sur le nez, nuque rasée de près, je me vois à vingt ans…trente ans plus tard ! Étrange comme les années passent à une vitesse… Je refais les mêmes gestes, heureusement, l’habitude rassure : brosser les canines, puis les molaires, happer un peu d’eau fraîche dans le gobelet ; gargarismes dentaires, et puis Flotch ! un jet dans le lavabo, juste sur la crépine, pour pas devoir frotter l’évier. Je relève les yeux, encore cette image qui m’appelle en triple exemplaire. Moi, moi, moi ? je ne me reconnais pas ; je ne reconnais pas mon corps épaissi dans ce sans teint : des petits bourrelets aux empoignures, un dos légèrement voûté à présent. J’étais si fière de mon port de tête de danseuse. Les années, ou les soucis, ont finalement donné à mes dorsales la même forme que j’aime pourtant dans les églises romanes. Cependant  ma peau est toujours aussi douce… C’est ma petite fille qui l’a dit hier : « mamy, comme tu as la peau douce !» Tiens, ça m’a réchauffé le cœur. Alors que mes yeux, toujours pareils, sondent mon âme à travers le carreau argenté, j’aperçois les mêmes étoiles orange, sur le même « vert qui se grise par temps de brouillard ». Ça, c’est mon aimé qui me l’a dit, avant-hier, le mois passé, ou alors il y a fort longtemps ? « Avec les années on a plus besoin de mots », dit- il régulièrement pour s’excuser.

Oui, je vois mes yeux, c’est bien moi ! Je vois aussi en bas, mon ventre encore arrondi de toutes ces grossesses … Ça, c’est ce que je me dis pour éviter le fitness. Si j’étais Jane Fonda, mais je n’ai pas que ça à faire ! Un rayon de soleil filtre par la fenêtre directement projetée sur mon triple reflet. Il adoucit mes traits, les tâches de mon visage, révélant …ma couperose. Je devine encore quelques rides et, dans l’angle mort, cette houppe blanche à l’arrière de mes tempes. Oui, je vieillis.

Je comprends mieux ce que mon docteur voulait dire quand je me plaignais de ces petits bobos : un tiraillement à la hanche, les genoux ankylosés, un peu de mal à l’allumage…Mon aimé se moque doucement de moi avec cette phrase : « on va bientôt de déposer à la ferraille». « C’est l’âge » a dit gentiment le docteur.  « C’est la vieillesse » a dit pompeusement mon frère, « le déclin » a dit mon amant, « la sénescence » a dit mon professeur de langues mortes, « la décrépitude » a ajouté mon mari. Ils ont bien parlé, tous ces hommes, à peine plus âgés que moi.

Je suis furax quand ils philosophent  ainsi, leur regard bien planté dans mes prunelles, pour vérifier qu’ils tapent dans le mille. Sales petites phrases, formules assassines ! Je te leur en donnerai, moi, de ces petits mots soi-disant taquins…Je ne leur parle pas de leurs rides, à ces chéris ; je ne fais pas référence à leurs sillons, quand ils sourient, ni même à la générosité de leurs bedaines… Et si, par hasard, quand ils sortent de table, je leur dis : « il serait peut-être temps de penser… à mettre… en route… un soupçon de… petit…régime », je vous assure, j’y mets toutes les précautions. J’y mets la même éloquence que lorsque je leur propose un rendez-vous chez le dentiste…pas plus d’intonations.

Ils me  répondent, la pièce au trou, par un scientifique « c’est de l’aérophagie » ou, moins sophistiqué, « je suis constipé », avec leur main, comme cela, bien arrondie sur l’estomac. On dirait la vierge Marie portant son nouveau né.

Pas question de faire un régime, on est trop stressé pour arrêter de manger ! 

Pas question non plus de faire du sport, on n’a pas le temps !

Et puis, cette douleur là, au coin du genou droit, chaque fois qu’on veut se mettre en route…Ne dis-tu pas qu’il faut écouter son corps ? Sous-entendu « arrête de me faire la morale ! » 

Mais si, justement, c’est maintenant qu’on a le temps, juste comme il faut. Pense aux enfants qui sont partis. Prenons le temps par les cornes !…et moi de sous-entendre  à mon tour « sinon je te fais des cornes ! »

J’avoue que dans ces moments là, j’y vais un peu fort. J’oublie complètement mon triple reflet dans la glace…oserais-je, même, imaginer, qu’à mon âge… je puisse encore séduire un beau jeune homme…même dix ans plus jeune ? D’ailleurs, ceux-là ne m’intéressent pas tellement. J’ai remarqué que mon sex-appeal  attirait plus volontiers les vieux messieurs…bien habillés, de préférence. Comme les temps changent.

Hier, sur la promenade des anglais, j’ai eu un choc. Mon aimé sous le bras…on s’baladait, normalement, cinquante piges, quoi… Quand tout à coup, je ne sais pas ce qui lui prend, l’air du large, sans doute, il prend la pose. Mimant à s’y méprendre le père de Robert Redford, il m’emboîte le pas, le pas d’un vieux, avec sa canne, le sourire crispé, la main tremblotante, la marche en canard, il hésite. Moi, je flânais aux alouettes, la mer, les goélands. Quand cette démarche inhabituelle m’inquiète, je redescends sur terre. En deux millièmes de secondes, je m’suis vue avec lui, trente ans de plus…Quel choc ! Il était si vraisemblable. Je n’ai pas pu m’en empêcher, j’ai hurlé !

Sur la croisette, les gens, tous des bonnes figures, se sont retournés vers moi. Enfin, vers nous. Car mon aimé avait repris sa pose habituelle et éclatait d’un rire irrépressible maintenant. « J’t’ai bien eu ! » me susurra-t-il à l’oreille, « c’était pour te tester ».

« Plus jamais », me suis-je dit, « plus jamais sur la croisette ».

 

 M-E , 22/05/09

Par eclaireusesdevies
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 15 mai 2009

Elle s’est réveillée, toute frêle et pfuiiiit ! elle s’est mise à ramper, ramper, ramper… Arpentant le paysage nu de l’aurore, elle me parait bien vaillante quand, de loin, la mésange virevolte au dessus d’elle. Prête à l’attraper. Leste, la chenille se fond dans l’aube, rapide comme l’éclair, passant de branche en branche, de brindille en brindille, elle mime, preste, ici un rameau, là un branchage. La mésange, elle, saute de place en place, prête à l’avaler. La nature est bien faite et la chenille a pris quelques longueurs d’avance. Son dos se bombe, puis se détend, au rythme de ses mouvements. Cela fait frrrit, frrrit sur le support. Pour avancer, elle lance ses pattes d’avant en arrière, sa tête suivant avec grâce les ondulations de son postérieur.

Quelle jolie mésange, qui du bec, qui des ongles, frétille dans le joli vent. La vois-tu dans le ciel tendre, ennuagé ? De sa langue elle pousse ici un grain, là un bourgeon à peine éclos, quelle beauté, un bouton encore humide de rosée ou peut-être de sève cachée dans ses canaux de liber…Tin ! fait le pic vert jaloux de sa randonnée.  Il pique et pêche dans le gras de l’écorce, recherchant au fond de la ramure sa pitance. Tin ! voilà un rival, se dit la mésange innocente, on verra bien quel ver moulu sortira de la danse. Elle se dandine encore, répétant à dessein les gestes saccadés de sa chorégraphie.

Pendant que la chenille frétille, passant ici du rouge au vert, là du jaune à l’ocre, couleur chair, en symbiose, la mésange saute et bondit, cherchant dans le printemps quelques airs…guillerets. Elle donne à la chenille tout le temps de grandir. Celle-ci explore, et contemple, en pamoison, l’environnement, s’arrêtant au passage pour happer quelques brins d’oxygène ou profiter de l’humidité ambiante... ce qui, par capillarité, la fait gonfler d’avantage. Fière, sans se douter de ce qui l’attend peut-être, elle se rengorge.

La suite ? Imaginez deux hypothèses !

La première : la mésange, trompée par la capacité de camouflage de la chenille  – au repos, on ne devine pas sa présence -  est lasse d’attendre et s’envole vers d’autres cieux. La nuit arrive, la larve s’endort dans un cocon tout sec. Passablement frustrée, elle hiberne jusqu’à la bonne saison où elle deviendra papillon. La mésange, et ses petits attendront leur festin, au pire, ils mourront de faim.

Conséquence de la première hypothèse : un peu plus tard, la chenille déploiera ses ailes, pondra un œuf, et le cycle pourra recommencer…si la mésange vit encore.

Seconde hypothèse : la mésange, par hasard, trouve la chenille et l’emporte dans son nid. La chenille se laisse bouffer par la mésange qui la bâfre avec délice, pour ne pas dire prématurément.

Conséquence de ce postulat : les oisillons gras et dodus finiront par s’envoler à leur tour.

Autre possibilité : il ne se passe rien, c’est le calme plat.

Morale de cette histoire épicurienne : Si vous êtes du style mésange, soyez attentifs aux petites chenilles qui s’avancent à l’aube. Statistiquement,  c’est le moment où elles sortent le plus.

Si vous êtes du type chenille, je n’ai qu’un conseil… laisser vous  happer par le destin, et profitez bien des doux moments qui vous sont donnés…

M-E, 15/05/2009

Par eclaireusesdevies
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 10 mai 2009

Je traîne ma savate de bon matin. Première à la salle de bain – comme ça, je l’ai pour moi toute seule !

Cette nuit, tu m’as réveillée, ma fille ; tes douleurs et tes dents de sagesse te faisaient un mal de chien (encore lui, le pauvre…).  J’ai pas dénoyauté les cerises, mais j’ai glissé le coussin à noyaux hors du micro-onde, tout chaud sous tes joues. Je me suis glissée dans ton lit, et j’ai imposé mes mains par-dessus tes os dentaires ; délicatement. Surtout symboliquement. Pas que j’ai des pouvoirs extraordinaires – je ne suis pas née magnétiseur- mais l’on sait que le pouvoir d’une mère peut être fantastique. Tu t’es apaisée, recroquevillée comme un bébé. Et tu t’es endormie dans mes bras.

Je tombais de sommeil, et mes pieds froids sur le carrelage avaient besoin de réconfort et surtout d’une bonne fin de nuit : « Pfff ! demain j’travaille ! »

Je suis remontée à l’étage, croyant trouver sur ton épaule, mon amour (encore lui…) un peu de compassion. Tu ronflais, accroché à tes rêves comme l’amarre neuve à ton bateau. Un ange devait veiller sur moi parce qu’enfin, je me suis endormie.

Etre mère. Bien entendu, je pense à la mienne qui a dû faire les mêmes gestes avec nous. Nous étions cinq. Parfois, je l’envie d’avoir arrêté de travailler « pour se consacrer à notre éducation ». Bon sang ne pourrait mentir. Alors, je fais comme ELLE.

L’heure du p’tit dèje arrive. Moment sacré, s’il en est. Renforcée par les messages télévisuels  qu’« une bonne santé commence par un bon petit déjeuner », je dresse la table pour que vous, tous mes enfants, et toi aussi mon cœur de beurre, vous ayez l’estomac plein avant de partir. J’aurai pris mon café entre deux actions, posé mon siège entre deux assiettes. «T’as ta carte de bus ? », «  A quelle heure reviens-tu ? » « N’oublie pas ta note signée pour l’école ! ». J’ai pourtant dit cent fois que je ne signais plus rien le matin, ni bulletin, ni papier « lu pour approbation » ; d’ailleurs, maintenant, vous êtes grands, mais rien à faire.

Etre mère.

Il faudra bien que j’arrive un jour à couper le cordon ombilical. Me lever à l’aube, vider le lave vaisselle…Tiens, c’était à qui le tour hier, la veille ?

De toute façon, quand le bateau tangue, c’est toujours bibi qui s’y colle.

Etre mère d’une famille. Peut-être que c’est simplement être là, au bon moment, au bon endroit, à redresser la barre quand le capitaine est distrait…par une fille ou par un beau voilier…

A propos, être mère…

Qui c’est qui fait BOB à noël, lorsque toi, et tes frères, vous, mes enfants, et tous vos cousins, vous avez ri, et chanté les éloges de la dive bouteille en l’honneur de Pépé-Mémé ? Ben voyons ! C’est pour ma pomme !

« Ma pomme, c’est mwoiahahahah !, j’suis plus heureux qu’un roi…

Je n’me fais jamais d’mousse, en douce, j’me pousse !!! »

Ça, c’est d’la chanson d’mon époque…J’parie que vous ne connaissez même pas…

Encore, pour revenir à cette belle nuit de noël, devais-je faire montre d’humilité en appliquant un subterfuge, subrepticement, subtiliser les clés, adroitement dans ta poche droite…Cette fois, c’est le dieu « alcool et vin » qui m’a aidée.

Donc, être mère…C’est (souvent) ne pas boire, ni rigoler quand les autres s’amusent. Pensez-y, mes chères filles, mes chères belles-filles  (Momo et les z’autres), à qui je dédie cette écriture en ce beau jour de fête. Vous savez, comme moi, qu’en famille, « c’est toujours l’homme qui porte la culotte ! »

Etre mère. Ais-je oublié de mentionner les divers allers-retours :

-       du linge dans la machine à laver,

-       du courrier dans les différentes boites,

-       des courses dans les différents frigos, box et congélateurs,

-       du tas d’ordures dans les différentes poubelles.

Mais pourquoi vous ne voyez pas les paquets posés OSTENSIBLEMENT devant vos chambres ou sur l’escalier : des affaires à ranger, plier, classer, déposer, reléguer, dans vos armoires, sacs et bacs à linge ? La maison n’est pas un musée que je sache !  Je ne parle pas de l’état du garage, mon amour, qu’heureusement tu as rangé… après quatre jours de pèlerinage en Bourgogne avec tes potes, et après un ultimatum bien pesé avec larmes retenues et tutti-quanti, du genre « si, à ton retour, ça ne s’améliore pas, je retourne chez ma mère ! » Vous, mes sœurs, belles-sœurs, copines, amies, voisines, connaissances féminines proches ou éloignées, vous, les descendantes de vénus, vous me comprenez, n’est ce pas ?

 

Etre mère, heureusement, c’est aussi :

-       vous prendre dans les bras,

-       vous regarder manger, causer, rire et chanter, grandir,

-       surprendre, derrière la porte de votre chambre (après avoir éteint l’aspirateur, de préférence) : un accord de guitare, toi, mon fils dernier né, et toi aussi, mon galopin d’aîné as-tu oublié que malgré tes trente piges, tu es toujours mon « clown-trompeteur » ?

-       partager, avec vous, un match animé sur votre DS, Nintendo, I-Pode et machin truc,

-       participer incognito à un karaoké explosif derrière votre micro, les yeux rivés sur votre écran, pendant que j’entrouvre la porte pour vous appeler,

-       écouter avec émotion un air de violon qui crisse - merci les débuts, à nos oreilles : Il ne faudrait pas tuer dans l’œuf une carrière débutante.

C’est aussi  surprendre, sans l’avoir fait exprès, j’vous l’jure, une lettre d’amour (ou de rupture) ouverte sur votre bureau, bien en évidence…

 

Etre mère, quand ce n’est pas : se taper les allers-retours en bagnole vers vos matchs de foot, soirées-pyjamas entre copines, visites-docteur, visites-dentiste, et parfois aussi, plus rarement mais justement quand ce n’est pas le moment, à l’hôpital !   C’est passer les heures d’attentes avec des jeux et des bouquins, jouer à « mimi la cousette », faire « le petit magasin » pour pas que vous vous impatientez en attendant le sommeil, le médecin ou…papa qui rentre tard ce soir.

 

Les activités les loisirs, les anniversaires…Quel pied vous dis-je ! Même si je ratais le gâteau et finissais par en acheter un tout fait chez le boulanger du coin. Pardon, une BOULANGERE !

Ma boulangère : je pense à elle aussi et je lui rends honneur en ce beau jour. En deux temps, trois mouvements, elle m’avait fabriqué dare-dare un saint honoré pour quinze personnes, avec crème fraîche, pastilles colorées et crème anglaise. Et même les serpentins. Et quand, dépitée, je pensais aux bougies que j’avais oubliées, elle m’en sortait le compte juste, toute une boîte, de dessous son comptoir, avec cette phrase : «vous n’avez qu’à me rapporter le reste ! »

 

Formidables, les mères, je vous dis.

 

Etre mère, c’est aussi capter tous ces petits moments de bonheur et vous les resservir, tous frais, une bonne rasade de derrière les fagots.

 

Etre surprise par le bouquet  de fleurs ENORME de mon nouveau beau-fils, le jour du mariage de préférence, et qui, dans son discours de remerciement, avant le dessert, vous appelle pompeusement, devant tout le monde : « MY NEW  MUM ! »

Ce qui, évidemment, vous, mes merveilleuses copines, celles de mon âge et les autres, vous comprenez, m’a mis la larme à l’œil ! Que dis-je…Ce qui m’a fait verser un torrent de larmes irrépressibles sur le bustier !

 

Bustier que j’avais décolleté pour toi, mon amour, parce que, après toutes ces années…quand les enfants seront partis…les tiens, les miens, et puis les autres….enfin, tu vois ce que je veux dire….non ? Tu veux me l’entendre dire ? Arrête, tu vas me faire rougir. Enfin, ne m’oblige pas ! Voilà que je bafouille, à présent,  en plein milieu de mon discours…Enfin, chéri, tu connais quand même bien notre code ? Notre code-secret-pour-quand-les-enfants-sont-là, tu sais, les yeux rivés en l’air…du côté gauche…(enfin, ça dépend de notre place à table), les yeux rivés à gauche quand je suis dos au frigo et que toi, tu es juste en face de moi, ton dos tourné vers la droite, en haut vers…la chambre, quoi !

 

Parce que, être mère, c’est aussi…

 

Voir débouler tous les enfants dans votre lit pour un câlin le dimanche matin. Et c’est qui qui se lève encore pour aller préparer le p’tit dèje…en prenant les enfants dans sa jupe pour laisser son amant dormir ???

 

Etre mère…

 

Finalement, cela a du bon. Mais comment ?  Qu’est ce que vous dites ?  On a sonné ? Y- a quelqu’un à la porte ? Pourtant je n’attends personne.

 

J’entends des petits pas sur le seuil de la maison : ça trépigne, ça gazouille, ça criaille…« Mamy, ouvre-nous ! » « Papy…c’est nous ! »

 

Alors ça, pour une surprise !

 

Dites moi,  c’est quand la fête des grands-mères, que j’vous compose un beau discours ?

 

Par eclaireusesdevies
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 18 avril 2009

La journée commençait mal ! Filou, mon chien - mais pourquoi j’ l’ai appelé comme ça ? avait pissé partout dans le rez de chaussée. Ce n’était pas la première fois, d’accord, mais ce n’était pas le moment !

La vétérinaire m’avait susurré : « Sur le fait, oui, après les faits, NON, vous ne le punissez pas ! » Cent euros la consultation ; pour apprendre qu’en plus de ses qualités pissotières, mon toutou n’avait pas de mémoire à long terme !

Je te l’ai attrapé par le col.

Je te lui ai peint les babines de son pipi-caca.

Je te l’ai fourré, fantôme de la vétérinaire me poursuivant… au fond du jardin !

Attaché ! A la chaîne le Filou ! Car ce fameux chien-chien fait des fugues, en plus.

Mais quelle idée, un nom pareil. Ne débaptisez jamais vos abandonnés, ça porte malheur ! Avant, c’était Franzie. Franzie en flamand, ça donne  Zizie, en francophone, vous captez ? Parce que Monsieur Franzie est un chien abandonné, voyez-vous, un chien perdu, sans collier… Je revois mon aimé, son sourire triomphant et ses bonnes paroles : « tu verras, un bon compagnon pour les enfants…en plus, il est gratuit, ses maîtres s’en débarrassent…pas assez de place dans leur tout petit appartement.. »

J’aurais du comprendre !

Dix ans en sciences humaines… j’aurais du comprendre !

Vingt ans de spécialisation en pratiques comportementales…

J’aurais du m’abstenir !

Trente ans en gestions matrimoniales et sciences de la famille…

J’aurais du entendre qu’un mâle de plus à la maison…

Mais non !

Pendant que mon dernier fils dort à l’étage - à propos, c’est pas lui qui devait sortir le chien hier soir ? -  mon aimé prend la poudre d’escampette.

« C’est pas moi son maître ! » me rappelle-t-il par un comportement non-verbal que je traduis par l’expression : « Filons à l’anglaise ! »

Pas de bisou ce matin, je détourne la tête à son approche. Je veux qu’il comprenne, mon homme. N’empêche, le ramassage de crotte, c’est encore pour ma pomme !

« Enfin, Mamy, sous-entendu « toi qui es si sage », tu devrais mieux les comprendre ! »

« Qui  ça ? mon ange, ma belle-petite, la splendeur de mes entrailles recomposées »

« Les z’autres ! »

« Les taties, les tontons, les papys, les chiens ou les ceusses qui ont un zizi ? »

Ma Ninounette n’aime pas que je sois en colère. Elle prend tout sur elle. Je la prends sur mon cœur. De toute façon, ils sont tous pareils, la prunelle de mes yeux…

Tous des caractériels ! 

Les taties, les tontons, les papys, tous… sauf toi, mon ange.

Mon ange, mon chat, et mon ado…

Mon ado ?… Adorable, hier soir, elle a rangé sa chambre, apparemment de fond en comble…en regardant sa montre pour pas louper le bus de 17 heures. « Un exposé à finir pour l’école avec mes vieilles copines …»

Vieilles copines, mon œil !

C’est moi qui me sens vieille ce matin, tout à coup, derrière les pisses du chien et mes petites pilules : une orange pour mes acouphènes, une rose pour ma ménopause, une verte…des oligoéléments pour mes os…et bientôt des bleues pour ma libido ?

Je vais t’en F…moi, des pilules de vieilles ! Allez, Ouste ! Au diable ! Ras le bol ! Basta ! J’entends ma mère, ça rime avec vétérinaire : « Que le premier qui a pêché lui  jette la première… »

PILLS !  Ça rime avec SHIT !

Ce matin, je vais chez le coiffeur, je vais me faire chouchouter. Na !

Regarde-moi bien, chéri, avant de partir travailler ! Regarde bien ma tête tel-quel, parce que c’est peut-être la dernière fois… 

«  Au-revoir, mon chéri ! »

Je comprends les nanas et les mecs, à la télé, qui sont partis acheter des cigarettes, et qui ne sont plus jamais rev…

« Au-revoir, travaille-bien, mon chéri, bonne journée ! »

Travaille bien, pour gagner plein de sous, car je vais les dépenser, un par un jusqu’au dernier…Aujourd’hui, je suis de sortie, je commence par le coiffeur…

Je vais me faire raser la tête, là, du coté droit, le côté masculin. J’ai besoin de renouveau, surtout de ce côté-là... Et là, à gauche, mon côté féminin, je ferai une longue mèche, en accroche-cœur, frisée ou tirée au brushing pendant des heures …

Ce sera super !

Elle me tombera jusqu’au milieu du nez, ma chienne *, en long ! Elle me cachera les yeux. Comme ça, je pourrai lorgner les beaux messieurs en décolleté marin, sans qu’on s’en aperçoive !

Et au milieu de tout ça, depuis le sommet du crâne, je ferai teindre en rose fuchsias, jusqu’à l’oreille, la mèche de ma chienne. Pour mes cinquante ans, une chienne rose !

Ce sera super !

                                                                                                                      Avril 2009

 * : Addendum ** :

La chienne, comme vous le savez sans doute, vous les jeunes qui consultez fréquemment  le dictionnaire en ligne est, non seulement, la femelle du mammifère domestique que vous connaissez,  mais aussi la frange de cheveu qui tombe sur le visage quand on est coiffé « à la chien ». Pour les autres illustrations fort intéressantes par ailleurs du mot chien, je vous conseille vivement de vous divertir, (comme vos aïeux le faisaient régulièrement à l’époque pas très lointaine où ils vous ont donné le jour) en ouvrant, le Robert  peut-être? J’ajoute, en espérant  ainsi provoquer  un bel élan ininterrompu… d’ardeur intellectuelle, que vous y découvrirez par exemple que les Roberts *** ne désignent  pas seulement une belle paire de seins…

Quant à l’accroche-cœur, que mon correcteur orthographique s’escrime à me noter comme un mot inconnu, il désigne la frisette - un peu démodée, je l’avoue, mais que j’aimais tant chez ma grand-mère à qui je voudrais ressembler- dont la fonction est d’attirer le mâle, en émoi. En tous cas, soyez indulgents avec mes tempes grisonnantes que je m’escrime, moi, à cacher sous le rose.

**: À ne pas confondre avec bibendum *** de la même racine que le signifié sous-entendu du mot Roberts annoté ci-dessus.

*** : Note personnelle de l’auteure, en style GSM : « ME K’S KIFO PA FR PR FR BDER LE LECTER »

 

Par eclaireusesdevies
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 14 avril 2009

Dans le lit, déjà, je ne supporte pas que mon aimé sorte un pied de la couette  - « pour se ventiler » m’avoue-t-il -  cela me met dans des états épouvantables. Au milieu de la nuit, je me surprends, assise, agitée, à redresser la couverture autour de NOS jambes. J’enroule NOS bustes autour de nous avec le drap ; je tisse, telle la chenille  son fil de soie. Tous les deux, bien serrés, nous ne faisons plus qu’UN.  Notre couchage ressemble à un cocon douillet ; une toile d’araignée autour d’une mouche ; un sac de marin contenant  ses objets. Dix minutes après, il recommence ; il ressort un pied, ou un bras, selon, du couchage et cela me remet en colère. C’est le syndrome de la couette. Dans le cocon, nous sommes des jumeaux, bien unis, bien serrés, dans le ventre de la mère. L’un de nous en sort, c’est le drame, surtout pour moi. Lui, n’a sans doute pas le même vécu.

Mais cette nuit, c’était très particulier.

D’abord, il faisait un froid de canard dans la chambre. Le printemps arrivant, il fallait bien prendre l’air. Nous laissâmes donc la fenêtre ouverte sur le petit jour, ce qui nous permettrait aussi d’entendre les oiseaux au réveil…

Donc, j’avais froid ! Je vous raconte pas.

Je passe la nuit à me coller à son corps, tout chaud, vous n’en doutez pas…

Voilà le petit matin, j’ai beau vouloir le coller, il recule de plus en plus…Dans mon demi sommeil, je tâtonne, je pousse mes pieds un peu plus loin, je cherche…Mon double, mon âme sœur, l’amour de ma vie s’échappe toujours de quelques centimètres. Bientôt il ne sera plus qu’un souvenir.

Heureusement, le réveil sonne ! Mmhhhh !

Le meilleur moment pour le poursuivre encore, et encore, toujours un peu plus près. Vous savez, dans ces cas là, tous les arguments pour rester au lit sont bons. J’en use et en abuse donc, utilisant ce dont dame nature m’a pourvue généreusement… Refaisant de la couette un double nid douillet, je nous borde, lui, du côté gauche, moi, du côté droit, parfois l’inverse…jusqu’à ce que nos corps ne fassent plus qu’UN. Une momie à quatre jambes et quatre bras, cela nous joue une symphonie … plus tiède, ininterrompue ?  Il ronronne vite dans mon cou, je sens son souffle chaud contre ma nuque. Contre le temps qui passe et la pression du travail, je crois que j’ai gagné…Je savoure donc les instants de répit qui me sont donnés. Je m’endors, paisible. Après tout, il n’est que six heures du matin ; trop tôt pour se lever !

Dans un coma hypnotique, j’entends qu’il appelle le chien. Chercherait-il à se faire remplacer ? Entendrais-je le feutre de ses savates dans l’escalier ? Bien qu’il ne veuille porter que des espadrilles, l’ouïrais-je clairement ? Non, ce doit être le vent du nord qui souffle dans le toit. Encore un peu nous deux dans ce cocon, j’hiberne. C’est si bon.

Soudain, je pressens un vol d’oiseau furtif par-dessus mes épaules tournées vers le mur. Un courant d’air. Brrr… !  Le froid s’introduit SUBREPTICEMENT. Un filet d’onde pure à travers l’édredon… Je le soupçonne de trahison. Ma main tâte à travers le duvet un espace qui se vide. Je tâte un peu plus, mes pieds s’y mettent aussi. A tâtons, dans la tiédeur et l’obscurité du molleton, mes membres et moi, nous nous  y prenons à plusieurs reprises, RIEN !

Je tourne mon corps vers la fenêtre et mon double qui devrait s’y encadrer, RIEN !

Je tends ma gorge, mon être en pamoison vers la lumière, RIEN !

Il va bien falloir que tu ouvres les yeux, ma vieille ! Et ce soleil ébloui du petit matin qui avance : en janvier le pas d’une oie, en février, je ne sais plus quoi, mais en avril…la lumière filtre…malgré mes paupières toujours fermées. Allez, décolle tes cils…à la une….à la deux….Ouvrez les pertuis !  Pfuit !!! Je l’savais…

Mon aimé a disparu !

Levé, perdu… lost, disappeared !  Shit, il m’a EU (dans ce cas là, c’est le masculin qui l’emporte) !

En bas, mes pieds nus me guident vers l’escalier, j’attrape la rampe ; décidemment, tout nous sépare.

Mes narines s’entrouvrent, elles aussi. Dans l’air, je perçois…  entre l’ « Eau-de-Charly » de mon aimé et les effluves de sa douche matinale…Une bonne odeur de café.

Par eclaireusesdevies
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Jeudi 5 février 2009

-              Mamita ?

-              Quoi ?

-              Mmh…

Ça commence toujours comme ça, se dit Mamita, avec Tom c’était déjà pareil. Il suffisait que je sois dans ma cuisine pour que les questions importantes émergent !

-              Quoi donc ?

-              Mamita ?

-              Oui ?

Nini s’est plantée face au réchaud où je m’attelle à préparer le souper, le point sur la hanche, remontant de temps à autre sa frange foncée qui couvre son visage.  Au ton précis adopté dans la façon de dire « Mamita » suivi des points de suspension, je devine une question, comment dirais-je, existentielle. Avez-vous remarqué que la cuisine,  la salle de bain, ou la voiture, endroits cocoon et chauds s’il en est, se prêtent souvent à la confidence ? Nini attend manifestement que j’arrête mon activité la question doit être intime, pas trop quand même, elle m’aide à sortir les casseroles du feu.

-              Mamita, c’est quoi les règles ?

-             

Ah, la voilà donc, la question existentielle. Je vois Tom s’éclipser derrière son journal, et, au tremblement du papier, je suspecte qu’il tend l’oreille, ses yeux rivés sur l’encre des lettres imprimées. Pas très concentré, le Tom !

-              Je t’ai déjà expliqué, Nini, c’est quand  l’ovule qui n’a pas été fécondé meurt, et qu’il est expulsé avec tout le nid préparé pour lui dans l’utérus. Alors, les règles apparaissent. C’est un phénomène NORMAL et ça se passe à peu près tous les vingt huit jours.

-              Oui, mais…Nini hésite.

Sa question me laisse le temps de récupérer mes esprits. Certes, cette première réponse jetée entre une carotte râpée et un touillage dans la casserole me laisse perplexe, moi aussi. Je réponds à tout hasard :

-              Oui, mais quoi ?

-              Comment est ce qu’on sait quand ça arrive ?

Je sens que ma réponse doit être concrète. Je sens aussi qu’il va falloir que j’arrête ma soupe. Je lui rétorque un peu crûment, je l’admets:

-              Quand on a du sang dans la culotte !

-              Beurk !

Ma Nini un peu surprise feint  une légère indignation. Comme si Elvina ne lui avait jamais expliqué les choses de la vie. Et Tom, toujours derrière son journal qui tressaute. Il doit se dire que ce sont des histoires à expliquer entre femmes. Il n’a pas tort. Nini ayant perçu mon regard vers son père, se met à chuchoter, gênée.

-              Ne crie pas si fort, papa va entendre

-              Papa, papa, mais il n’y a pas de secret avec ça, papa est au courant. Il a été marié, que je sache et avec ta maman, qui plus est. Et de plus, ces choses là, concernent  aussi bien les femmes que les garçons.

-              Oui mais, tais- toi, il va savoir !

-              Qu’est ce qu’il va savoir, ma pitchounette ?

-              Rien, oh, et puis zut !

D’accord, je n’y vais pas de main morte, mais après tout, je n’ai pas fait partie du M.L.F. (Mouvement de libération de la femme) pendant trente ans sans qu’il n’en reste quelques idéologies féministes : les hommes aussi doivent être au courant, non ?  Néanmoins, voyant Nini embarrassée, je m’assieds à la table et tapotant du revers de la main la chaise en face de moi, je l’invite à faire de même.

-              Ta question, ma petite Nini ?

-              Est-ce que c’est toujours comme ça ?

-              Quoi ?

-              Le sang dans la culotte ?

-              Non, quand ça arrive régulièrement, ce n’est plus dans la culotte, mais dans une serviette hygiénique, que le sang tombe, lance-je en boutade.

La conversation décidément prend un tour qui me plaît et je vois que Nini prend plaisir également à la réponse, un sourire humoristique illumine son visage. J’ajoute :

-              On met une serviette ou un tampon, et on le change régulièrement, pour être à l’aise, tu as déjà vu les publicités ?

-              Oui, mais, quand il n’y a pas de sang ?

-              Comment cela, quand il n’y a pas de sang ?

-              Oui, est-ce que ça pourrait être autre chose que du sang ?

-              D’accord, je vois de quoi tu veux parler. Quelque chose qui ne soit pas rouge, par exemple ?

-              Oui, c’est cela ?

-              De deux choses l’une, là-dessus, je prends ma voix de scientifique :  Soit le vagin secrète un petit liquide transparent, légèrement  blanchâtre qui s’écoule par l’orifice de la vulve par moment en petite quantité, parfois, en plus grosse quantité, on appelle cela les pertes blanches.

-              Elles apparaissent  - là je me tourne ostensiblement vers son père affalé de soubresauts de rires dans son fauteuil-  au début de la puberté, soit entre dix et onze ans, parfois beaucoup plus tôt, parfois beaucoup plus tard, lorsque les hormones commencent  leur travail chez les jeunes filles. Tu sais que les hormones naturelles préparent le corps à l’adolescence, qui consiste à faire de vous, les enfants, des adultes ?

-              Mamita, ne crie pas si fort, tout le monde va savoir.

-              Mais y-a pas de mal, ma pitchounette, y-a pas de mal à dire ce que fait la nature !  D’ailleurs, ça intéresse beaucoup ton père, là bas, derrière son journal. De toute façon, il est au courant, ton père, c’est nous qui lui avons expliqué, Papy Charly et moi-même, quand ton papa avait ton âge. Quel mal y a-t-il à le lui répéter. Hein, Tom, que ça t’intéresse ?

-              Oui, beaucoup, réussit à murmurer Tom par-dessus ses News.

-              Ça l’intéresse aussi fort que de savoir ce qui se passe avec le Zizi, ma pitchounette, ce n’est pas vrai, Tom ?

-              Oui, le zizi également mais je vois que tu expliques très bien, Mamita, je te laisse faire, répond mon fils encore plus rouge que ma petite fille.

Nini est passée à la résistance, elle lance, en hurlant presque

-              Mamitaaaaaa !

-              Je n’ai pas fini de vous expliquer… Soit, de deux choses l’autre : Le vagin laisse passer de petites pertes brunâtres qui viennent de l’utérus, ces pertes deviennent roses, puis progressivement rouges. Celles-ci s’écoulent en effet en fin de cycle, comme je l’ai dit tout à l’heure, à la fin du mois de la femme, ou de la jeune fille, et cette fois ci, on y est, ce sont les règles ! lui dis-je d’un air triomphant. Puis j’ajoute en sourdine, à l’attention de Tom :

-              On les appelle parfois par d’autres petits mots gentils, comme « les clottes », « les framboises » ou  « les ragnagnas » On dit alors « Elle a ses clottes » ou alors « elle a ses framboises » ou pire encore, l’expression « elle est de mauvaise humeur, c’est donc qu’elle a ses « périodes », phrase que je n’apprécie pas particulièrement. Cependant le mot scientifique des règles, c’est le terme « menstrues », en référence à la menstruation.

-              Mamitaaaaaa ! hurle Nini encore plus fort.

A présent, Tom nous a rejoint dans la cuisine, l’exposé à dû lui plaire, il a des larmes de plaisir dans les yeux et la voix qui chante.

-              Et quand ce sera ton tour, ma petite Nini, dit- il en prenant sa fille par les épaules, je serai vraiment très fier ! Ça voudra dire qu’un jour je serai grand-père !

-              Papaaaaa, Mamitaaaa, arrêtez! Nini, se bouchant les oreilles s’enfuit dans la salle de bain. « D’ailleurs, je vais prendre mon bain ! » rajoute-t-elle pendant que Tom et moi continuons la conversation.

-              « Menstruation » dans lequel on retrouve le mot « mensis », qui veut dire le mois ! « Mensis » s’étant transformé dans le nouveau mot « menstruation », pour marquer le mouvement, l’évolution. C’est tout de même plus beau que « périodes » ou que règles,  tu en conviens?

-              Ou que masturbation !!! rajoute Tom devenu espiègle

-              Oh Tom, une leçon à la fois, je te prie, dis-je amusée, sentant  à mon tour mes joues s’échauffer lorsque Nini passe la tête par la porte de la salle de bain.

-               Mamita ?

-              Oui ?

-              Tu veux bien venir une minute dans la salle de bain s’il te plaît ?

-              Vas-y, Tom, je suis occupée avec la soupe !

-              Non, pas papa, toi seulement, c’est pour quelque chose de personnel.

-              Tom, tu veux bien t’occuper du souper, j’arrive ? Les pieds dans la salle d’eau, j’aperçois Nini, drapée dignement dans une serviette de bain. Elle referme la porte subrepticement  juste derrière moi.

-              Mamita !

-              Quoi ?

-              Je crois bien que j’ai besoin de serviettes hygiéniques !

Marie Roupsinsky, fevrier 2009

Par eclaireusesdevies
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 16 juillet 2008

« Nous n’avons plus de gouvernement, le premier ministre a remis sa démission cette nuit à 23h30 ». Cette phrase sortie tout droit du poste de radio du préposé au service des soins intensifs me surprit à ma rentrée dans la chambre. Je réintégrai illico mon corps. L’infirmier de garde surveillant les machines sur son ordinateur eut un froncement de sourcil : la patiente de la cellule numéro treize - mon chiffre de naissance, venait d’afficher pendant seize secondes une courbe plate sur l’écran de son électroencéphalogramme. Il eut une légère suée. A présent, tout était redevenu normal. Le préposé pourrait retourner tranquillement chez lui après avoir rendu ses informations à l’équipe de jour.

Couchée dans mon lit, des tuyaux me rentrant et me sortant de partout, je sentais mon esprit flotter au dessus de moi. Il s’échappait par petites vagues vaporeuses jusqu’au plafond d’où je pouvais voir mon corps en entier, comme s’il n’y avait pas de drap ! Je sentais dans l’atmosphère le désinfectant et la morphine, j’avais dans la bouche le goût amer du produit antidouleur qui m’avait été distillé directement par une pompe, goutte à goutte, dans la veine sous-clavière. Dans cette moiteur, j’attendais Nini !

A sept heures pile, elle arriva.

Dans cet hôpital d’ Al Djaza’ir, les médecins avaient décidés, vu l’état de mon corps après l’accident, que nous aurions droit à deux visites par jour. Deux visites par jour, dans le service des soins intensifs, c’était bien suffisant pour les malades habituels, mais pour Nini et moi, c’était NETTEMENT PAS ASSEZ. Heureusement, Nini s’en était mieux tirée : un bras cassé, une attelle à la hanche, et quelques contusions. J’avais aussi vu, lorsqu’elle s’était penchée sur moi, quelques fils plantés dans ses cheveux, on lui avait recousu le cuir chevelu, ce n’était rien à côté de la chute qui l’avait éjectée de la voiture. Nini avait eu la vie sauve au moment où l’auto s’était retournée dans le vide. Moi, on ne savait pas !

J’avais pris l’arbre de front, c’est à ce moment précis que mon esprit avait commencé à quitter mon corps, au moment du choc. Depuis, en attendant Nini qui dormait à l’étage au dessus de moi, au service de pédiatrie, cela m’arrivait de plus en plus souvent. C’était devenu un jeu : accablée de douleurs, j’actionnais avec ma bouche la pompe à morphine, et au bout d’un moment, je flottais au dessus de moi, je parvenais même à marcher  - je devrais dire voler- dans la chambre. Dans les couloirs, je pouvais suivre les infirmières, leur va-et-vient incessant entre les machines et les locaux du personnel.

Parfois, je sentais mon esprit, mon fantôme peut-être, passer à travers le plafond-plancher de l’étage, et j’errais un instant dans le couloir à la recherche de Nini. J’avais vite fait de la repérer dans sa chambrette d’hôpital. Elle dormait, à l’étage, juste au dessus de moi.  Je ne pouvais pas m’empêcher de penser : « Pourquoi dispose –t-on les étages des hôpitaux de cette façon ? Le service de pédiatrie juste au dessus du service des morts-vivants ? Les hommes ne savent-ils pas que la nuit, pendant leur agonie, les morts vivants passent à travers les étages, à la recherche d’un peu de chaleur humaine. Peut-être que c’est fait exprès, me disais-je encore, de cette façon, les enfants ne se sentaient pas tout seuls, et les futurs décédés non plus. »

 Je sentais un lien très fort avec Nini ; c’est ce lien qui m’avait permis de rester, cela, je le savais ! Nini m’avait aidée à rester avec mon corps, pendant tout ce temps passé à l’hôpital et encore après.

Au bout d’une semaine, je faisais l’exercice presque facilement : - passer par le plafond-plancher, toujours reliée à mon corps par un espèce de cordon transparent qui me rattachait à l’étage inférieur, - trouver Nini, - la regarder respirer, - lui chatouiller les pieds, cela me faisait du bien. Elle aussi souriait dans son sommeil au moment où je lui faisais une petite visite.

Mais trois fois durant cette semaine, j’avais dû réintégrer mon corps en catastrophe, un corps plein de douleurs au moment où je rentrais à nouveau dans lui : les infirmiers et les docteurs, des urgentistes, m’entouraient de leurs instruments. L’un deux avait en main deux grosses plaques en métal posées sur mon torse nu : D’avoir vu beaucoup de fois à la télé la série « urgence », je comprenais qu’on venait de me faire un électrochoc pour me ranimer. Dans ces moments là, j’avais très mal, c’était comme si je revivais le choc frontal de mon automobile avec l’arbre. Mais au bout d’un moment, quand tous avaient quitté ma cellule vitrée dans la grande pièce compartimentée des soins intensifs, je me sentais à nouveau bien. La morphine faisant son effet, je n’avais plus mal ; je flottais dans un bien–être sans repères.

Au bout de trois semaines, Nini ayant le contact facile avec les infirmières, je pouvais la rencontrer en dehors des périodes imposées. Je ne sais pas ce qu’elle avait bien pu leur raconter, qu’elle serait chirurgienne plus tard, ou quelque chose dans le genre, toujours est –il qu’elle grattait à la porte dérobée au public, cette porte même par où entrait et sortait le personnel soignant et que j’empruntais moi-même dans mes péripéties en dehors de mon lit. Je la voyais glisser un œil à l’urgentiste de garde, lui faire un de ses plus beaux sourires, ensuite, elle entrait, sa béquille portée par sa main gauche, puis son genou bandé jusqu’à la hanche, ensuite son bras droit, au bout duquel sa main, enfin deux doigts sortant du plâtre de protection, tenaient un papier garni d’une fleur ou d’un autre dessin que Nini m’avait apporté « pour que je pense à elle ».

Nous avions collé, les infirmières et moi, dix de ces papiers illustrés par Nini sur le mur en face de moi, juste à hauteur des yeux, au bout de mon lit d’urgence, car je ne savais bouger que les yeux à ce moment là – « comme cela, tu le verras tout le temps et cela te distraira », avait elle encore dit à mon oreille.

Puis Nini s’asseyait, me serrait la main, et me couvrait de baisers. Je ne sentais rien quand elle me touchait, malgré sa peau fraîche ; je ne voyais que ses joues rosies par l’effort de sa marche avec la béquille. Je crois bien que j’étais déjà paralysée.

Nini ne pleurait pas, elle ne pleurait pas souvent d’habitude ; était-elle une petite fille comblée, ou n’avait-elle aucun chagrin ? Elle me regardait tranquillement. Au bout d’un temps dont je savourais chaque minute, Nini jouait avec le drap, montait de petits châteaux, des toboggans pour y faire glisser une bille qu’elle avait trouvée. Je ne parlais pas, on m’avait fait une trachéotomie pour que je puisse respirer à mon aise par un tuyau directement relié à ma gorge. Le tuyau partait alors vers un trou dans le mur directement alimenté par un respirateur. Cela faisait un vacarme d’enfer : Wouf  Ahhh ! Wouf  Ahhh ! Wouf Ahhh , à chaque respiration. On ne s’entendait guère, mais cela me faisait aussi les joues roses, et Nini avait l’air content. Je lui souriais avec tout mon visage. Pour m’exprimer, lorsqu’elle me posait une question, je louchais avec mes yeux, remontais mes sourcils, articulais avec mes lèvres des mots sans voix ; j’usais des grimaces dont elle avait l’habitude, pour bien lui montrer que j’étais encore sa mère, et qu’elle ne soit pas trop dépaysée.

Après trois semaines, nous avions réussi à nous parler avec un code : Nini écrivait sa question sur un papier. Si ma réponse était oui, je faisais bouger mes yeux de haut en bas, deux fois. Elle souriait, elle avait compris. Si c’était non, je fronçais les sourcils, de la même façon que lorsque je la grondais lorsqu’elle ne voulait pas faire ses devoirs. Pour les autres conversations, nous nous mîmes longuement d’accord sur les lettres de l’alphabet et au bout de quelques jours, nous communiquions aisément. Sabine, la kiné qui passait me voir chaque jour pour me faire faire mes exercices trouvait que c’était une bonne idée, elle avait appelé cette méthode pour parler, « la méthode anti-ride » ; cela faisait rire tout le personnel.

Voulais-je de l’eau pour humecter mes lèvres sèches, Nini s’empressait d’aller me chercher le verre à canule posé sur le petit lavabo, voulais-je autre chose, je lui indiquais les endroits avec mon regard. Nini me comprenait. Il n’y avait plus besoin de parler.

Au bout d’un moment, j’avais aussi réussi à communiquer avec le personnel soignant. Nous avions pensé à joindre ma belle-famille en Belgique, pour la prévenir de notre accident, et demander de l’aide pour Nini et moi.

Ma belle-mère devait arriver le lendemain ; elle accompagnerait Nini le reste de mon hospitalisation et attendrait le rapatriement sanitaire par avion qui nous ramènerait au pays.

Je n’aimais pas ma belle-mère, et celle-ci me le rendait parfaitement bien. Depuis la disparition de Tom, le père de Nini, au Tadjikistan, quelques mois plus tôt, juste après notre divorce, la situation s’était encore empirée entre nous. Elle feignait totalement l’indifférence. Je lui envoyais pourtant régulièrement de nos nouvelles, une carte à Noël, un bouquet de fleur pour la fête des grands-mères, aïe justement…, elle ne répondait pas. Nini avait bien senti la tension qui montait entre nous, car elle ne parlait jamais de sa Mamita, même lorsque Tom était encore parmi nous et recevait Nini en visite alternée chez sa mère, entre deux voyages à l’étranger. Nini ne rapportait de ses relations personnelles avec ma belle-famille que des petits évènements sans commentaires, tels que :

    Le chien Jojo a encore bouffé sa couverture pendant que nous étions en promenade sans lui.

   Jeff (le compagnon de Mamita) a encore vomi sur la carpette de nuit, je crois qu’il était saoul. Mamita était furax !

   Papa a eu des mots avec Mamita, elle a boudé tout le dimanche.

Ces nouvelles ne me rassuraient pas sur l’ambiance familiale chez ma belle-mère, mais, soucieuse de ma neutralité envers ma fille, je gardais pour moi mes vieilles rancunes et l’écoutais s’exprimer librement. Les moments passés avec son père étaient si rares…

D’ailleurs, depuis que j’étais à l’hôpital, mes rancoeurs contre qui que ce soit avaient disparu ! Etaient-ce l’accident, la morphine, ou l’état d’extrême dépendance dans lequel je me trouvais qui me rendaient plus sage ? Je sentais même, quant à Mamita, comme un rapprochement d’âmes possible entre elle et moi. Après tout, nous avions aimé le même homme !

J’étais dans du coton, lorsque Nini arriva, non pas son dessin habituel à coller sur le mur au bout de ses deux doigts mais une enveloppe blanche cachetée chez nous. La lettre ouverte exhalait le parfum de Mamita, je la reconnus tout de suite, et son écriture immense remplissait de lettres noires le fond blanc de la missive : elle avait sans doute oublié de mettre ses lunettes. Je lus :

« A ma chère petite Nini, et à toi aussi, Elvina.

       « L’hôpital d’ Al Djaza’ir, m’ayant informée de l’extrême nécessité, blablabla… (Je lus mais oubliai aussi vite sauf le dernier mot) …J’arrive ! »

Je voyais déjà ma belle-mère, ses longs cheveux noués jusqu’à la taille, affublée de son chien-chien Jojo-dont-elle-ne-se-séparait-jamais, ses éternels pieds nus dans ses talons plats de chez « Pourrai-je » débarquer à l’hôpital. Comment allait réagir Nini ?

Malgré tout j’étais contente ; enfin, quelqu’un de notre tribu allait penser à nous, se soucier de nous, et surtout de Nini que je ne pouvais quand même pas laisser seule à l’étage ! J’allais enfin pouvoir lâcher, impuissante parmi mes tuyaux, cette responsabilité qui m’incombait mais que je ne pouvais assumer : m’occuper de Nini.

Nini s’était rapprochée de moi, son regard en points d’interrogation comme lorsqu’elle grignotait son stylo en résolvant un problème de mathématique de madame Grognon, son institutrice. Nini me dit, bien en face, comme si j’étais devenue débile à force de lire sur les lèvres :

   Dis, tu ne me lâches pas, dis, tu ne me lâches pas ?

A travers mes tuyaux, j’avais fermé les yeux à plusieurs reprises, mes sourcils en l’air, pour lui signifier :

   Jamais de la vie, je serai toujours là pour toi ! Je serai toujours à tes côtés !

Une perle de larme avait coulé de mes yeux au moment où Nini m’embrassa pour la nuit, et un soupir de tendresse s’était échappé par ma gorge, se mêlant à l’air du conduit creux relié au mur à l’aspirateur-souffleur d’air.

La suite s’était passée très vite. Mamita était arrivée le lundi, avait accompagné Nini auprès de moi encore six fois (trois matins et trois soirs) pendant les visites autorisées. Le reste du temps, Nini venait encore toute seule ; mon état s’était empiré. La nuit du troisième soir, juste au petit matin vers les six heures, j’étais morte. Enfin, mon corps était mort.

Par Les Maries
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 23 mai 2008

Quatre heures séparent encore Oriane de la sortie des classes. Elle a du temps avant de reprendre les enfants à la garderie et décide de se vider la tête en marchant dans la ville. Des femmes avec leurs écoliers revenant pour l’heure de midi passent dans la rue juste devant elle. Ça sent la bonne soupe verte ; plus loin, des effluves de cuisine pimentée sortent des fenêtres au moment où elle s’avance le long des bâtiments.

 

Elle croise une femme enceinte dont la robe chamarrée fait plisser le ventre arrondi. Africaine ? Indienne ? Oriane ne saurait le dire, tout juste peut elle observer que le port du voile lui sied bien. Ses yeux fixés à hauteur du ventre de la jeune femme, Oriane se fait des réflexions incongrues : « Avec quel amour cet enfant à naître a-t-il été conçu ? ». « La fille a-t-elle été violentée ? » Elle aussi erre seule dans la ville et Oriane a cru capter un regard qui se dérobait, des yeux inquiets fixant une destination inconnue. « Après tout, l’enfant est peut-être le fruit d’un amour sincère ? »  Puis une autre pensée : « Les grands parents vont-ils aussi entourer l’enfant ? ». « Elle a l’air bien jeune, tout au plus dix-huit ou vingt ans ».  « Va-t-elle travailler ainsi ? »  Son ventre rebondi tressaute à chaque pas de ses sandalettes à talon dont la sangle est débridée à l’arrière. « Comment fait elle pour tenir ainsi en équilibre ? Si son pied glisse en dehors de la sandale, elle pourrait facilement tomber dans la rigole et se casser quelque chose » Puis, elle ponctue : « mais non, elle avance sûrement ! »  Posant les semelles sur les rares pavés qui jonchent la rue en travaux, les pieds nus dans les sandalettes effleurent la poussière et le sable qui sert aux ouvriers à étançonner les canalisations toutes nouvellement installées par les camions grues.

 

Oriane croise le regard de la jeune femme et leurs âmes se touchent une demi seconde ; toutes deux ont l’air apeuré de celles qui pressent le pas à la tombée de la nuit dans les quartiers mal famés. Pourtant, on n’est ni la nuit, ni dans un quartier mal famé, tout au plus un endroit populeux de la ville ! La jeune femme arrivée à hauteur de son épaule, Oriane ne se retourne pas. Un peu plus loin, elle dépasse un groupe de mères avec leurs poussettes ; le chemin est encombré d’objets utiles aux travaux de la voirie. Elle patiente quelques instants que les poussettes d’enfants s’installent en file indienne pour s’engager dans l’étroiture entre le trottoir  encombré et la rue, et, finalement, décide de s’engager carrément sur la voirie dépavée, empruntant un sentiment soudain de liberté.  Sur la route, la voie est libre !

 

Elle enjambe un tas de gravillons, puis, se dirige droit sur la place du vieux marché. La place est vide. Pas de buveurs aux cafés ! L’heure trop hâtive et frisquette n’incite pas les promeneurs à flâner. Poussant la porte du piano-bar, elle s’arrête et vise une place juste derrière la fenêtre, elle s’y assied et commande un chocolat. Derrière la devanture, le rideau qui tombe en oblique au dessus des plantes vertes la cache des regards extérieurs. Elle est tranquille pour se faire, comme elle dit, « son petit bilan ».

 

Elle repense aux dernières minutes passées avec le policier et fait se redéfiler les images accrochées à leurs dernières paroles. Les ayant revues, elle se repose une et mille questions : « Quelles drôles de pensées a-t-elle eu ses derniers temps ? Comment voit-elle la vie en ce moment ? » Le discours rassurant du policier à la fin de l’entretien : « Oui, madame, il s’agit bien d’un viol au sens strict de la loi ». « Oui, il y a bien circonstance aggravante vu l’âge de la fillette au moment des faits, et la relation de parenté qui existe entre l’abuseur et la victime ! » « Oui, vous avez bien fait de déposer plainte, même si les faits sont peut-être prescrits, ce que je devrai vérifier, en fonction de la date supposée des évènements et l’âge de la victime aujourd’hui »….  Et de penser en elle-même : « Non, elle n’a pas rêvé ce matin, ses jambes en flageolent encore ! » « Non, elle n’est pas obsédée par la vengeance, elle a fait ce qu’il fallait ». « Non, elle ne s’est pas trompée en agissant ainsi, elle a bien pris sa place ; sa place est de défendre l’enfant »…

 

Et cette injonction qu’elle avait lu dans le livret de la communauté française destiné « aux intervenants du secteur de la jeunesse » qui stipule que « tout intervenant qui aurait vent ou confidence d’abus ou maltraitance sur le chef d’enfants ou adolescents mineurs est tenu de sortir du secret professionnel et d’avertir les instances compétentes en matière de justice » vient à bout de ses arguments et finit par la rassurer complètement. Elle n’aurait même pas besoin d’en parler à son avocat. Sûre de son bon droit, elle retrouve même bonne conscience. « N’a-t-elle pas pris le parti de la victime ? ». « N’était ce pas la seule solution envisageable, compte tenu de ce qu’elle avait appris de l’enfant et de sa famille ? »

 

« Les évènements vont maintenant s’enchaîner un à un en dehors d’elle », se dit elle encore pour terminer son soliloque. Elle prend alors son téléphone portable et compose le numéro de téléphone de Gilou pour raconter brièvement la rencontre de ce matin. Elle a tant besoin de son soutien. Gilou la rassure avec une image tirée de son langage habituel : « la machine est lancée maintenant ! », sans se douter que ce simple énoncé crée dans la poitrine d’ Oriane une décharge récurrente d’adrénaline, avec d’autres questions  qui s’enchaînent à nouveau : « A-t-elle réellement bien fait ? ». « Quelles vont être les conséquences de sa démarche sur les autres, sur elle-même ? ». « Quelles pressions subira-t-elle ? »  Une fois encore, elle visionne intérieurement la petite victime, son regard gêné, implorant, et cesse aussitôt toutes ses tergiversations.

 

23/05/08

Par Les Maries
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus