Je traîne ma savate de bon matin. Première à la salle de bain – comme ça, je l’ai pour moi
toute seule !
Cette nuit, tu m’as réveillée, ma fille ; tes douleurs et tes dents de sagesse te
faisaient un mal de chien (encore lui, le pauvre…). J’ai pas dénoyauté les cerises, mais j’ai glissé le coussin à noyaux hors du micro-onde, tout
chaud sous tes joues. Je me suis glissée dans ton lit, et j’ai imposé mes mains par-dessus tes os dentaires ; délicatement. Surtout symboliquement. Pas que j’ai des pouvoirs extraordinaires
– je ne suis pas née magnétiseur- mais l’on sait que le pouvoir d’une mère peut être fantastique. Tu t’es apaisée, recroquevillée comme un bébé. Et tu t’es endormie dans mes bras.
Je tombais de sommeil, et mes pieds froids sur le carrelage avaient besoin de réconfort et
surtout d’une bonne fin de nuit : « Pfff ! demain j’travaille ! »
Je suis remontée à l’étage, croyant trouver sur ton épaule, mon amour (encore lui…) un peu
de compassion. Tu ronflais, accroché à tes rêves comme l’amarre neuve à ton bateau. Un ange devait veiller sur moi parce qu’enfin, je me suis endormie.
Etre mère. Bien entendu, je pense à la mienne qui a dû faire les mêmes gestes avec nous.
Nous étions cinq. Parfois, je l’envie d’avoir arrêté de travailler « pour se consacrer à notre éducation ». Bon sang ne pourrait mentir.
Alors, je fais comme ELLE.
L’heure du p’tit dèje arrive. Moment sacré, s’il en est. Renforcée par les messages
télévisuels qu’« une bonne santé commence par un bon petit déjeuner », je dresse la table pour que vous, tous mes enfants, et toi
aussi mon cœur de beurre, vous ayez l’estomac plein avant de partir. J’aurai pris mon café entre deux actions, posé mon siège entre deux assiettes. «T’as
ta carte de bus ? », « A quelle heure reviens-tu ? » « N’oublie pas ta note signée pour l’école ! ». J’ai pourtant dit cent fois que je ne signais
plus rien le matin, ni bulletin, ni papier « lu pour approbation » ; d’ailleurs, maintenant, vous êtes grands, mais rien à
faire.
Etre mère.
Il faudra bien que j’arrive un jour à couper le cordon ombilical. Me lever à l’aube, vider
le lave vaisselle…Tiens, c’était à qui le tour hier, la veille ?
De toute façon, quand le bateau tangue, c’est toujours bibi qui s’y colle.
Etre mère d’une famille. Peut-être que c’est simplement être là, au bon moment, au bon
endroit, à redresser la barre quand le capitaine est distrait…par une fille ou par un beau voilier…
A propos, être mère…
Qui c’est qui fait BOB à noël, lorsque toi, et tes frères, vous, mes enfants, et tous vos
cousins, vous avez ri, et chanté les éloges de la dive bouteille en l’honneur de Pépé-Mémé ? Ben voyons ! C’est pour ma pomme !
« Ma pomme, c’est mwoiahahahah !,
j’suis plus heureux qu’un roi…
Je n’me fais jamais d’mousse, en douce, j’me
pousse !!! »
Ça, c’est d’la chanson d’mon époque…J’parie que vous ne connaissez même pas…
Encore, pour revenir à cette belle nuit de noël, devais-je faire montre d’humilité en
appliquant un subterfuge, subrepticement, subtiliser les clés, adroitement dans ta poche droite…Cette fois, c’est le dieu « alcool et vin »
qui m’a aidée.
Donc, être mère…C’est (souvent) ne pas boire, ni rigoler quand les autres s’amusent.
Pensez-y, mes chères filles, mes chères belles-filles (Momo et les z’autres), à qui je dédie cette écriture en ce beau jour de fête. Vous savez,
comme moi, qu’en famille, « c’est toujours l’homme qui porte la culotte ! »
Etre mère. Ais-je oublié de mentionner les divers allers-retours :
- du linge dans la machine à laver,
- du courrier dans les différentes boites,
- des courses dans les différents frigos, box et congélateurs,
- du tas d’ordures dans les différentes poubelles.
Mais pourquoi vous ne voyez pas les paquets posés OSTENSIBLEMENT devant vos chambres ou
sur l’escalier : des affaires à ranger, plier, classer, déposer, reléguer, dans vos armoires, sacs et bacs à linge ? La maison n’est pas un musée que je sache ! Je ne parle pas de l’état du garage, mon amour, qu’heureusement tu as rangé… après quatre jours de pèlerinage en Bourgogne avec tes potes, et après un ultimatum
bien pesé avec larmes retenues et tutti-quanti, du genre « si, à ton retour, ça ne s’améliore pas, je retourne chez ma mère ! » Vous,
mes sœurs, belles-sœurs, copines, amies, voisines, connaissances féminines proches ou éloignées, vous, les descendantes de vénus, vous me comprenez, n’est ce pas ?
Etre mère, heureusement, c’est aussi :
- vous prendre dans les bras,
- vous regarder manger, causer, rire et chanter, grandir,
- surprendre, derrière la porte de votre chambre (après avoir éteint l’aspirateur, de préférence) :
un accord de guitare, toi, mon fils dernier né, et toi aussi, mon galopin d’aîné as-tu oublié que malgré tes trente piges, tu es toujours mon « clown-trompeteur » ?
- partager, avec vous, un match animé sur votre DS, Nintendo, I-Pode et machin truc,
- participer incognito à un karaoké explosif derrière votre micro, les yeux rivés sur votre écran,
pendant que j’entrouvre la porte pour vous appeler,
- écouter avec émotion un air de violon qui crisse - merci les débuts, à nos oreilles : Il ne
faudrait pas tuer dans l’œuf une carrière débutante.
C’est aussi surprendre, sans l’avoir fait
exprès, j’vous l’jure, une lettre d’amour (ou de rupture) ouverte sur votre bureau, bien en évidence…
Etre mère, quand ce n’est pas : se taper les allers-retours en bagnole vers vos
matchs de foot, soirées-pyjamas entre copines, visites-docteur, visites-dentiste, et parfois aussi, plus rarement mais justement quand ce n’est pas le moment, à l’hôpital ! C’est passer les heures d’attentes avec des jeux et des bouquins, jouer à « mimi la cousette », faire « le petit magasin » pour pas que vous vous impatientez en attendant le
sommeil, le médecin ou…papa qui rentre tard ce soir.
Les activités les loisirs, les anniversaires…Quel pied vous dis-je ! Même si je
ratais le gâteau et finissais par en acheter un tout fait chez le boulanger du coin. Pardon, une BOULANGERE !
Ma boulangère : je pense à elle aussi et je lui rends honneur en ce beau jour. En
deux temps, trois mouvements, elle m’avait fabriqué dare-dare un saint honoré pour quinze personnes, avec crème fraîche, pastilles colorées et crème anglaise. Et même les serpentins. Et quand,
dépitée, je pensais aux bougies que j’avais oubliées, elle m’en sortait le compte juste, toute une boîte, de dessous son comptoir, avec cette phrase : «vous n’avez qu’à me rapporter le reste ! »
Formidables, les mères, je vous dis.
Etre mère, c’est aussi capter tous ces petits moments de bonheur et vous les resservir,
tous frais, une bonne rasade de derrière les fagots.
Etre surprise par le bouquet de fleurs
ENORME de mon nouveau beau-fils, le jour du mariage de préférence, et qui, dans son discours de remerciement, avant le dessert, vous appelle pompeusement, devant tout le monde : « MY
NEW MUM ! »
Ce qui, évidemment, vous, mes merveilleuses copines, celles de mon âge et les autres, vous
comprenez, m’a mis la larme à l’œil ! Que dis-je…Ce qui m’a fait verser un torrent de larmes irrépressibles sur le bustier !
Bustier que j’avais décolleté pour toi, mon amour, parce que, après toutes ces
années…quand les enfants seront partis…les tiens, les miens, et puis les autres….enfin, tu vois ce que je veux dire….non ? Tu veux me l’entendre dire ? Arrête, tu vas me faire rougir.
Enfin, ne m’oblige pas ! Voilà que je bafouille, à présent, en plein milieu de mon discours…Enfin, chéri, tu connais quand même bien notre
code ? Notre code-secret-pour-quand-les-enfants-sont-là, tu sais, les yeux rivés en l’air…du côté gauche…(enfin, ça dépend de notre place à table), les yeux rivés à gauche quand je suis dos
au frigo et que toi, tu es juste en face de moi, ton dos tourné vers la droite, en haut vers…la chambre, quoi !
Parce que, être mère, c’est aussi…
Voir débouler tous les enfants dans votre lit pour un câlin le dimanche matin. Et c’est qui qui se lève encore pour aller préparer le p’tit dèje…en prenant les enfants dans sa jupe pour laisser
son amant dormir ???
Etre mère…
Finalement, cela a du bon. Mais comment ? Qu’est ce que vous dites ? On a sonné ? Y- a quelqu’un à la porte ? Pourtant je n’attends
personne.
J’entends des petits pas sur le seuil de la maison : ça trépigne, ça gazouille, ça
criaille…« Mamy, ouvre-nous ! » « Papy…c’est nous ! »
Alors ça, pour une surprise !
Dites moi, c’est quand la fête des
grands-mères, que j’vous compose un beau discours ?
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