Partager l'article ! Le dernier jour, par M-E Mespouille: Le dernier jour Rien à faire. ...
Le dernier jour
Rien à faire. Sa vessie tendue sous la pression de la tête de son bébé ne la laisserait pas
tranquille une minute de plus. Julia soupira. Jeff, le nez dans l’oreiller, ronronnait paisiblement maintenant, la nuit avait été agitée. Julia avait égrené chaque heure marquée au réveil
électrique d’un joli parcours pieds nus entre les vêtements de Jeff éparpillés au sol, jusqu’aux toilettes. Mais là, c’était le dernier ! Julia se leva. Basculant ses jambes en l’air dans un
mouvement émergeant, elle les lança vers le sol, promptement. Les muscles de ses abdominaux, et, bien sûr, de son périnée, contractés un max, elle put s’assoir sans encombre au bord du lit. Elle
enfila ses chaussons à tâtons et fila sans bruit vers la salle de bain.
La lumière vive l’éblouit, elle ferma ses yeux encore embrumés par la pénombre,
rehaussa sa nuisette en même temps que la planche au dessus de la cuvette et là, s’arrêta un instant. Elle perçut un léger frémissement dans son bassin. Il était temps. Le pipi salvateur
jaillit avec soulagement : trois millilitres, pas plus ! Elle insista, cela lui éviterait peut-être un prochain parcours du combattant ; deux gouttes… Titi frémissait encore dans
son périnée, mais c’était différent, cette fois : comme une vague qui vous traverse de part en part, des reins jusqu’au nombril. C’est bien vivant un nombril, vous savez, ça bouge et ça vit,
surtout en ce moment, enceinte jusqu’au col.
- Bonjour Titi, tu es réveillé ?
Julia debout à présent mit ses deux mains, la jupe relevée, sur son ventre rond et regarda leur
reflet dans la glace. Chaque fois qu’elle sentait une contraction, son ventre bombait en avant tel un promontoire au-dessus d’un lac, prenait une forme d’angle…Un mot vint à son esprit :
bonbonnière. Elle revoyait la vitrine du magasin de bonbons à Andenne, sur la place, juste avant qu’il ne ferme définitivement pour cause de faillite : elle l’avait tout de même connu – et
visité - avec délices, tous les après-quatre-heures pendant un an, à l’insu de sa maman. Elle se revoyait devant la vitrine, les bonbons bien rangés
dans leurs bocaux, de toutes les couleurs, de toutes les formes, un sou de la tirelire cochon à dépenser incognito…passager clandestin.
La sage-femme lui avait expliqué que c’était normal, que si les contractions s’espaçaient moins
longuement, au rythme d’une toutes les cinq minutes, puis, d’une toutes les deux minutes…elle pouvait prendre son sac et partir ! Mais il fallait que cela dure au moins quarante-cinq
secondes, sans quoi, pas la peine de s’inquiéter. Son ventre se relâcha. À ce moment, Titi tout comprimé pouvait à nouveau bouger. Il lui jeta un
petit coup de pied, puis un deuxième, plus fort.
- Tu n’es pas content, Titi, tu te demandes ce qui se passe ? Mais ce n’est pas grave, Titi, tu
sais, ce n’est qu’une contraction.
- CON…TRAC…TION ! dit alors Julia élevant la voix, juste au-dessus de son nombril.
Elle espérait ainsi qu’il l’entende à travers la paroi, à travers le litre d’eau et demi
dans lequel il devait baigner, enfin, de moins en moins d’eau, d’après la sage-femme, toujours elle, dont, en l’absence de sa maternelle, Julia écoutait religieusement les précieux conseils. Elle
ajouta :
- Le ventre de maman se raidit, il se prépare à TA NAISSANCE !
Il valait mieux lui donner des informations, à son bébé, ça, c’est sa mère qui lui avait dit,
mais de toute façon, Julia le savait ! Elle l’avait lu précautionneusement dans le gros volume du livre « l’enfant, tout savoir sur l’avant et après naissance ! », au chapitre
« psychologie du nouveau-né ». D’ailleurs, Jeff l’avait lu lui aussi…
Titi bougea encore, il semblait dire qu’il lui restait encore un peu de place, qu’il avait bien le
temps, qu’il était bien ainsi, et que, après tout, il n’avait pas vraiment envie de sortir. C’est ainsi qu’il s’exprimait. Julia se mit en mouvement.
Elle s’habilla d’un collant - pas trop serrant, ces derniers mois tout la comprimait - d’un pull léger, d’une écharpe de lin tissé et glissa dans le couloir, puis la cuisine et se servit un verre
d’« eau-diamant ». La carafe d’eau gonflée de molécules énergisantes penchée sur son verre, Julia sentit à nouveau un mouvement dans son bassin, ce n’était pas Titi cette fois ! Ça
ressemblait plutôt à un froissement de papier kraft, ce papier qu’on déchire autour de la pâte à cuire au four, quand on est pressée, et qu’on n’a pas de ciseaux. Julia s’arrêta, les sens en
alerte. Un deuxième froissement, le glissement d’une menotte sur un ballon de baudruche…FRRRR iiii !!!!, aussitôt un jet d’eau mouilla sa culotte.
- Encore, je viens d’y aller !
Déposant son verre à moitié vide sur le meuble en coin, elle se
hâta vers la salle de bain, direction la cuvette des WC. Rien. Une demi-goutte. Pourtant, son collant était humide, une tâche sombre, arrondie, d’au moins dix centimètres. Puis, de nouveau, une
contraction, une contracture, plutôt, imperceptible. Parce qu’elle observait son ventre, le moindre signe de son corps, Julia pouvait percevoir le plus petit changement. Assise sur la cuvette,
les genoux bien perpendiculaires au sol, écartés, elle redressa son dos, sa nuque, sa queue de cheval comme un palmier au dessus de sa tête attirant l’astre de lumière. Elle plaça doucement ses
mains ouvertes sur ses cuisses, la paume dirigée vers le haut, l’index et le pouce arrondi, en cuvette, et respira… Une, deux, trois inspirations profondes suivies d’un relâchement à l’Expir de
ses épaules tendues ! Julia s’appliqua. Le yoga pour femmes enceintes avait du bon. Les yeux mi-clos, Julia concentra ses pensées sur le tic tic de la chasse d’eau. Toujours pas réparée,
celle-là. Titi dormait sans doute, maintenant. Tranquillos ! La respiration apaisée, Julia se leva, installa une serviette hygiénique neuve dans le fond d’un slip appréhendé dans l’étagère,
jeta son collant mouillé dans la manne à linge, s’habilla rapidement et allait se diriger vers la cuisine, lorsqu’elle se ravisa, saisit la manne à
linge pour déposer ce dernier dans la machine.
- On ne sait jamais, se dit-elle, si je dois partir, Jeff n’aura pas l’idée de mettre la lessive en route. Si je
lave le linge ce matin, à midi la manne est sèche, et surtout, je pourrai ranger la dernière couverture tricotée de maman dans la valise pour l’hôpital. Julia soupira d’aise. Tout serait prêt.
Dans le corridor, elle entendit les pieds de Jeff traîner dans ses belles Charentaises, son dernier cadeau de Noël.
- Tu déjeunes avec moi, chéri ? Lui lança-t-elle à travers la porte entrebâillée . Jeff
arrivait, péniblement.
- Déjeuner anglais ? Continental ? Jeff opina
à la première proposition.
- Yes !
- On va dans le salon alors !
- Yes !
Jeff engourdi regarda l’heure sur son GSM.
- Eight O ‘ Clock ! Tu as bien dormi,
Baby ?
- Comme d’hab, Darling, répondit Julia, la fourchette en main pour attraper la tranche de pain grillé
sautant du toaster.
- Laisse-moi faire le repas, Baby, tu peux dresser la table dans le living-room ?
Julia acquiesça, termina le verre d’eau minérale énergisée
et s’approcha du salon. Les lourdes tentures pendues aux fenêtres gardaient la chaleur intérieure de la nuit. Elle les ouvrit, rehaussa le thermostat des radiateurs et contempla le jardin enneigé
par la grande baie vitrée. Cette fin de mois de février était une splendeur. Le ciel blanc de lait, genre colostrum sous le soleil levant, tombait sur les arbres gris-brun découpant leurs
silhouettes graciles sur la neige. Les branches des arbustes ornementaux longeant la haie mitoyenne saluaient le sol molletonné. Un écureuil fila d’un bout à l’autre de la prairie, sauta comme un
fou accroché à l’écorce du bouleau devant la minuscule terrasse, et virevolta, éclair gris, à l’assaut du gros sapin noir.
- Qu’il est drôle ! s’exclama Julia.
- Quoi ? demanda Jeff apportant déjà le thé au lait.
Julia se retourna bizarrement, les yeux grands ouverts, levés vers
Jeff, en appel muet.
- Quoi ? Insista Jeff, fixant Julia, bizarre à son tour.
Julia avait jeté ses deux
mains en même temps sous son fondement, les jambes soudain molles, le corps figé, ses yeux exprimaient un grand étonnement, presque une surprise.
Jeff, le thé en l’air, parcourut aussi vif que l’animal dans le jardin sa bien-aimée : les yeux, les épaules, la lourde et désormais opulente poitrine, le ventre arrondi, les hanches, tout
paraissait normal. Il n’eut pas le temps de parcourir les cuisses ni les jambes de Julia qu’elle avait déjà filé vers la salle de bain. Jeff contempla le cercle trempé du tapis blanc-ivoire en
laine d’Écosse qui leur avait coûté à Londres une fortune. Le thé rejoignit la table, sans plus. Jeff se tourna à son tour vers la porte vide. Il esquissa un pas, puis un deuxième. Ses jambes
avaient du mal à suivre l’ordre venu de son cerveau : mais qu’avait — elle ? Julia dansait déjà, nue sous la douche chaude, comme lui avait conseillé la sage-femme. Il la rejoignit dans
la salle de bain.
- Les eaux, dit-elle dans un souffle, je crois bien que je perds les eaux !
(nous, attendons aussi bientôt un petit anglais, qui se fait attendre gentiment)