Partager l'article ! Le calme après la tempête, par M-E: Tout allait bien maintenant. Sur la proue, attachée au filin, la bouée de sauvetage avait regagné ...
Tout allait bien maintenant. Sur la proue, attachée au filin, la bouée de sauvetage avait regagné sa place, lampe orange tête en haut pour la sécurité.
Jeff et Martine, lui, éclaboussé jusqu’à la couture des manches, elle, trempée jusqu’aux os sous sa salopette, allaient se changer dans le cabinet de toilette, lorsque cette dernière susurra une dernière fois:
- Tu aurais dû m’écouter !
La phrase était de trop, réanima la dispute qui couvait encore, telle un brandon de paillis au printemps.
- TU devais m’écouter ! C’est MOI le capitaine à bord. rétorqua Jeff en haussant la voix.
Cette manière de vouloir s’imposer avait le don particulier d’irriter Martine. L’homme, le capitaine, donc, quand il craignait pour sa place ou pour quelque autre cause inconnue, grimpait facilement dans les décibels, l’ergot à l’air, le bec relevé comme pour mieux piquer sa victime. Cette parade d’intimidation, au lieu de mettre Martine sous emprise, titillait en elle de vieux réflexes …
- C’est pas moi qui ai laissé le chien filer par-dessus bord, je t’avais dit de le laisser dans la cabine !
- Oui, bon, on va pas en faire tout un plat, dépêche-toi, moi aussi il faut que je me change !
Bien, la technique de changer de sujet de conversation. Jeff était de mauvaise foi. Quand il avait tort, il fallait passer l’incident sous silence, ce qui n’était pas du goût de Martine.
- J’ai tout mon temps. Tu m’as fait sauter à l’eau, maintenant tu assumes, répondit Martine et elle ajouta, bien décidée à ne rien lui passer… quant au chien, on en discutera plus tard…
Bouboule, le malheureux, penaud sous les couvertures affichait un œil de puni, comme s’il avait fait la boulette de sa vie.
- T’occupe pas du chien, je l’ai frotté, bichonné, frictionné sur toute sa longueur, dit Jeff, dans deux minutes, il sera complètement retapé. Hein mon chien-chien ? ajouta-t-il en lui tapant le flanc.
L’animal s’animait à la voix de son maître, sa petite queue pointait frétillante à travers le drap, le traître ! C’est ELLE qui l’avait sauvé en plongeant dans l’eau glacée de ce bras de mer, et c’est lui qui recevait les remerciements. Martine enrageait en décollant les jambes de sa salopette des bas isothermes devenus compacts au contact de l’eau.
- Saloperie ! laissa-t-elle s’échapper en direction de son pantalon.
Mais son homme n’était pas dupe, il devait bien percevoir l’intention et le destinataire du juron.
- Ça ne sert à rien de t’exciter, dit-il tout à coup sauveur, laisse-moi t’enlever les bottes… je t’ai déjà dit qu’avant d’enlever ta salopette, il faut d’abord tirer tes chaussures…
- Ta boîte ! coupa-t-elle brutalement, percevant derrière la remarque qu’il allait continuer la hargne du capitaine qui voulait encore imposer ses idées. C’était bien le moment !
- Oh, ça va, je voulais seulement t’aider !
- Je m’aiderai toute seule, et puis, arrête de me faire la leçon tout le temps. Je suis une adulte, comme toi, jeta Martine par-dessus la cloison des toilettes. Hourra ! elle venait d’arriver à bout de la première botte, assise sur le trône des WC.
- Une adulte qui avait besoin de moi tout à l’heure, ajouta Jeff énervé, heureusement que j’ai réalisé un parfait demi-tour avec le bateau tout de même pour aller vous rechercher ! Oh, et puis zut, après tout, j’aurais du vous laisser là.
Cette fois, la phrase de trop venait de lui ! Martine lâcha sa seconde botte juste au dessus de son mari, mouillant son homme sur tout le bas. Les bras ballant, il attendait toujours son tour devant la salle de bain en chemise et chaussettes.
- Oh, excuse moi, émit-elle faussement, la botte m’a échappé…comme toi, le chien tout à l’heure !
Jeff était rappelé d’emblée de l’évènement maladroit qui l’avait rendu responsable de la chute du cabot dans les vagues.
Bon, c’est vrai, à ce point de l’histoire, depuis l’embarquement au port à l’arrivée dans la tempête, il y avait eu bien des désaccords, bien des dérèglements dans la communication, mais ça ne justifiait pas qu’on pousse le chien parce qu’il gênait à la manœuvre quand même ! Bon, d’accord, tirer des bords exigeait que les cordes soient libres d’accès, et puis, entre les autres voiliers qui dérivaient dangereusement et les bouées qui fermaient le chenal, il y avait eu un concours de circonstances…Jeff n’avait peut-être pas vu que Bouboule effrayé était remonté sur le pont pour se faire cajoler dans ses jambes. Mais elle non plus ! D’ailleurs, à ce moment, occupée à se geler les doigts, elle enroulait consciencieusement le winch en surveillant de près que les dit-doigts ne glissent entre le crochet et la ficelle. Aïe, douloureux, le souvenir de la semaine précédente, résultat de l’écolage avec son pilote d’homme !
- Bien-sûr, répondit mollement Jeff, ça t’a échappé ? mais tu ne perds rien pour attendre… menaça-t-il faiblement.
Qu’il était mignon comme ça, dans ses habits mouillés, les yeux plissés, sans pièces à mettre au trou, il en devenait désarmant. Martine tenta une avancée tendre avec les bras, mais sa verve restait intacte.
- Admets que TU as poussé le chien au moment où la vague était dangereuse, et j’admets que j’ai lâché ma botte, dit-elle mi-rieuse, mi-coquine. Les coins ridés de sa bouche allumaient dans le cœur de Jeff un désespoir amer.
Qu’il admette que j’ai raison, se dit-elle en refermant la porte du coin toilette, le reste du striptease ne le regardant plus. Au bout d’un moment, et de plusieurs « t’as pas bientôt fini là-dedans ? », son rouge à lèvre remis, ses cheveux à nouveau tirés sous son béret marin - chouette son dernier cadeau- Martine ressortit du cagibi, passa au devant de Jeff, renifla son odeur, étroitesse des lieux oblige, appela son toutou :
- Bouboule, viens, mon chien, on va manger maintenant. Qui c’est qui veut sa bonne petite pâtée ?
L’ours rentré dedans sa cage pour se changer à son tour, Martine pouvait retrouver le pont, reprendre la barre. Assise à la place du capitaine, elle admira l’horizon, le ciel était de nouveau bleu, les nuages s’étaient dissous subitement. On retrouvait le calme après la tempête.
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