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Jeudi 30 décembre 2010 4 30 /12 /Déc /2010 08:50

            La tête me tourne et j’ai la nausée. Bien qu’emmitouflée par l’oreiller de plume et l’écharpe en laine posée autour de ma nuque, je grelotte dans mon lit. Fermant les yeux à la lumière du matin, je cherche dans l’air la main apaisante qui fera disparaitre ma fièvre. Mon autre dort, inerte, à côté de moi, pas la peine de compter sur lui !

— Maman ! J’ suis pas bien…

            Lorsque nous étions enfants, elle arrivait, sifflant comme une mésange — son surnom — passait d’un lit à l’autre, de la chambre des filles, la plus grande, à la chambre attenante des garçons. Elle posait sa main fraîche sur mon front brûlant et posait son diagnostic :

— Pas d‘école aujourd’hui !

Alors, pendant que mes frères et sœurs partaient sous la bise d’hiver, commençait la ronde des tisanes, du thermomètre, des bouillottes apportées et rapportées, depuis la petite cuisine logée au rez-de-chaussée jusqu’à l’étage. Pour moi, tout spécialement, ma mère prenait son tablier d’infirmière.

            Soulagée au début par la sentence « pas d’école ! », je m’enfonçais dans les délices d’une maman toute à moi, le regard attentif à mon visage puis à l’engin numéroté retiré subrepticement de l’endroit secret situé entre les deux lunes de mon postérieur, par sa main experte, et qui, tapotant doucement le mercure vérifiait le verdict :

— Trente-neuf ! J’appelle le docteur.

Laissée à son arrêt, j’oscillais quelques heures entre tremblements et pâmoisons, glissant la pente puis surgissant de rêves encombrés.

            À midi trente, ses pas dans l’escalier de bois résonnaient jusqu’à mon nid feutré.

— Je t’apporte un bouillon et des biscottes sans beurre, il faut manger léger.

Tapotant mon oreiller, elle me redressait séante, afin que je saisisse sans dommage le bol bouillant du bouillon aux gros yeux surnageant à la surface. Elle me regardait manger, et, m’encourageant de la cuiller à laper les dernières gouttes du fumet suintant sur la faïence, décollait les derniers mégots de légumes, les portant à ma bouche comme à un tout petit. Ensuite, elle remettait en ordre les draps froissés, me bordait jusqu’au nez et posait à nouveau sur mon front sa main secourable et fraîche.

— Maman !

            Je me tourne et retourne, agitée par des spasmes dans la tête. Mon autre ne ronfle même plus. Point de bercement pour me rendormir. Plongée dans mes souvenirs, j’attends qu’une douce torpeur m’envahisse.

            Quatre heures trente ! Mes frères et sœurs étaient tous revenus de l’école, je les entendais crier aux vols des boules de neige échangées devant la porte. Je devrais dire catapultées : ma sœur avait crié la première. Mon frère aîné, incitant le plus jeune, avait fait barricade de boules à l’entrée de la cour de derrière, sous ma fenêtre, préparant le siège contre mes sœurs. Il visait bien. Il était fort. Désolée de ne pouvoir jouer avec eux, j’empoignais mon édredon par-dessus mes oreilles pour ne plus les entendre. Deux minutes après, j’étouffais et geignais en direction de la porte :

— Maman !

            Je me lève. Ce n’est pas le signal de la prostate mais la soif qui me pousse à sortir dans l’ombre, en direction d’un évier. À force de remettre tripes et boyaux, une inextinguible envie de boire me pousse à descendre de notre lit moelleux, en temps normal. Je m’accroche aux pieds de la commode, enfile mes charentaises, et titube vers la sortie. Mon autre s’est retourné avec toute la couette, pour m’empêcher de revenir.

— Maman, j’étais si bien quand tu t’occupais de moi…

            Six heures trente. Le médecin finissant sa tournée arrivait au bord de mon gouffre. Je délirais… des paroles en latin ! On ne sut jamais d’où je les tenais. Elles sortaient par bribes de mon cerveau ensorcelé. Quarante et un degrés au mercure. Descente de l’escalier, les pieds en pantoufles dans le bas de la cuisinière, là où on faisait monter la pâte du pain, en temps normal. Enveloppement des jambes de serviettes humides et tièdes, puis de la tête, pour finalement me retrouver, toute nue, dans la bassine en fer-blanc du samedi, à barboter dans l’eau chaude. Le docteur dictait à ma mère les précautions vitales : que la température baisse ! Le mot « pneumonie » évoqué trois semaines plus tôt pour ma sœur - aux malades, nous jouions en file indienne — fut même cité entre autres appellations : grippe, trachéite, angine… Mes parents avaient une tête toute blanche. Le docteur reviendrait le lendemain matin !

            L’eau fraîche dans un verre me fait du bien mais ce mal de crâne… Je cherche dans la boîte à pharmacie le remède qui apaiserait cette fin de nuit. Mon autre se lève enfin, sa journée de travail l’appelle. Il laisse pour moi toute seule le grand lit.

            J’y mets, à côté de moi, assise dans son beau tablier blanc, mon infirmière imaginaire. Je me pelotonne dans son habit, sa main douce posée sur mon front.

— Oh, maman !

Par psycho-littérature - Publié dans : familles - Communauté : les auto-édités
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