Ouf ... la poubelle est sortie ! Devant la benne gesticulante, je m’essouffle en remontant la côte entre la maison et la rue. L’homme à la salopette orange m’a vue, il me fait un sourire à vous déhancher le maxillaire inférieur. Je lui tends le sac et répond à son invite en clignant de l’œil. Pas si mémère que ça, la vieille. Même si elle souffle dans la côte, elle est encore capable d’attirer des sourires de la gent masculine… Bon, je sais déjà ce que tu vas me répondre. Après tes excuses sur l’oubli systématique des ordures dans leurs sacs bien rangés à coté du garage, tu me décrocheras un « t’as vu l’homme ? Pfff ! même pas à la hauteur !»
Sous entendu que le prince des hommes, c’est toi, et que tu les surpasses tous dans le voisinage…tu ajouterais même « tous des paltoquets !» Et si moi ils me plaisent, ces pâles toquets ? Tout au moins ceux qui s’occupent de mes poubelles. « Ils sont payés pour ça » me dirais-tu encore…Je te connais par cœur, mon amour. Mais quand même, chéri, combien de fois sur une année …dois-je te répéter…ce que tu m’as promis, il y a une dizaine d’année déjà, non, pas devant monsieur le maire, tu exagères ! Tu te rappelles, notre petite discussion, là, sur le banc…devant la maison, …j’avais mis ma jupe blanche, et toi, ton pantalon vert…ta ceinture…tu m’avais dit…attention ça dérape. « Où veux-tu en venir ? » me répondrais-tu.
Enfin, je te donne tous ces détails, chéri, parce que je sais que tu es visuel, rien d’autre. « Ça ne te rappelle rien ? »
- Quoi ?
- Chose promise, chose due…
- Non, pourquoi ?
- Chéri, on est jeudi.
- Oui, et alors ?
- C’est le jour de quoi, aujourd’hui ?
- Le jour de quoi, allons, dépêche, y’ a des dossiers urgents qui m’attendent !
Quand il n’ajoute pas « ne fais pas l’enfant ! », je reste calme, et lui montre du doigt gentiment le tableau des ramassages, là, sur la porte, à côté du téléphone, le calendrier. Là, il se fâche, technique inappropriée s’il en est, je le connais par cœur ce stratagème. Il finit par éructer :
- Ah, oui, le jour J !
C’est vrai, souvent il reconnait son erreur. En toute bonne foi. Mais parfois, vraiment, il exagère. A croire que c’est moi qui suis prise en défaut…Alors, je répète, inlassablement, chaque jeudi matin :
- Chéri, veux-tu bien sortir la poubelle ?
Trente cinq ans de participation au MLF pour en arriver là.
Cinquante deux fois sur l’année, moins les deux semaines où il m’emmène en vacances…Moins la fois où il avait invité sa mère à dîner, un mercredi soir, c’était …des frites et du homard ; les coquilles d’huitre sentaient vraiment la mer et le ressac. Il a pensé aux sacs. Moins les quelques matins câlins qui lui ont rappelé que ça me faisait vraiment du bien quand il les sortait à l’aurore…Les poubelles, esprits mal tournés ! Par an, ça fait tout de même quelques quarante-cinq rappels au contrat !
Il faut que vous sachiez, esprits bien intentionnés, que je m’en suis fait une petite philosophie, ça donne ceci :
En amour, comme au travail, comme en politique, c’est chacun son rôle ! C’est une question d’équilibre. Une question de stabilité. Une question de confiance et de sécurité….Si l’un tient sa place, remplit consciencieusement sa fonction au sein de l’équipe humaine, l’autre peut agir de même et… le monde tourne.
En finalité, nous sommes tous solidaires. Il suffit d’un grain de sable, dans les rouages, que les travailleurs …ou les participants du câlin… se mettent en grève, par exemple. Ça vous parle mes chéris, mes cocottes en papier-crépon d’amour ?
Quand, devant l’école, pendant une dizaine d’heures, vous êtes restés bloqués derrières les piquets ? Ou quand les transports en commun ont décidés de vous laisser sur le pavé…Oui, c’est vrai, ça ne vous a pas tellement manqué ; vous êtes allés attendre dans le café en face… Tiens, vous avez fait exactement comme votre grand-père Mathieu. Le dimanche, pendant la messe…Il allait dans le café en face de l’église parler avec ses potes et… chanter l’Internationale. Un grand père, socialiste avant l’heure ? Vous n’oublierez pas, mes tendres chéris, que le père Mathieu, dit« le mécréant », avait fait vœu et don de son cœur à la politique. Pépé Mathieu, rebelle et socialiste. Tu as bien de qui tenir, ma chère moitié. Tu es si fier de lui. Un peu rebelle, un peu socialo ?
Mais, tiens !, je m’demande ? Dans son ménage au père Mathieu…c’est-qui, qui sortait les poubelles ?
Marie-Eve ,4/06/09
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