Cinquante piges. Devant le miroir qui reflète l’autre miroir, derrière moi, qui reflète l’autre miroir, à ma gauche, je me brosse les dents. Étrange, ce triple reflet dans la glace. Je me sens surprise par mon nouveau look : coupe de cheveu asymétrique, frange (rose) allongée sur le nez, nuque rasée de près, je me vois à vingt ans…trente ans plus tard ! Étrange comme les années passent à une vitesse… Je refais les mêmes gestes, heureusement, l’habitude rassure : brosser les canines, puis les molaires, happer un peu d’eau fraîche dans le gobelet ; gargarismes dentaires, et puis Flotch ! un jet dans le lavabo, juste sur la crépine, pour pas devoir frotter l’évier. Je relève les yeux, encore cette image qui m’appelle en triple exemplaire. Moi, moi, moi ? je ne me reconnais pas ; je ne reconnais pas mon corps épaissi dans ce sans teint : des petits bourrelets aux empoignures, un dos légèrement voûté à présent. J’étais si fière de mon port de tête de danseuse. Les années, ou les soucis, ont finalement donné à mes dorsales la même forme que j’aime pourtant dans les églises romanes. Cependant ma peau est toujours aussi douce… C’est ma petite fille qui l’a dit hier : « mamy, comme tu as la peau douce !» Tiens, ça m’a réchauffé le cœur. Alors que mes yeux, toujours pareils, sondent mon âme à travers le carreau argenté, j’aperçois les mêmes étoiles orange, sur le même « vert qui se grise par temps de brouillard ». Ça, c’est mon aimé qui me l’a dit, avant-hier, le mois passé, ou alors il y a fort longtemps ? « Avec les années on a plus besoin de mots », dit- il régulièrement pour s’excuser.
Oui, je vois mes yeux, c’est bien moi ! Je vois aussi en bas, mon ventre encore arrondi de toutes ces grossesses … Ça, c’est ce que je me dis pour éviter le fitness. Si j’étais Jane Fonda, mais je n’ai pas que ça à faire ! Un rayon de soleil filtre par la fenêtre directement projetée sur mon triple reflet. Il adoucit mes traits, les tâches de mon visage, révélant …ma couperose. Je devine encore quelques rides et, dans l’angle mort, cette houppe blanche à l’arrière de mes tempes. Oui, je vieillis.
Je comprends mieux ce que mon docteur voulait dire quand je me plaignais de ces petits bobos : un tiraillement à la hanche, les genoux ankylosés, un peu de mal à l’allumage…Mon aimé se moque doucement de moi avec cette phrase : « on va bientôt de déposer à la ferraille». « C’est l’âge » a dit gentiment le docteur. « C’est la vieillesse » a dit pompeusement mon frère, « le déclin » a dit mon amant, « la sénescence » a dit mon professeur de langues mortes, « la décrépitude » a ajouté mon mari. Ils ont bien parlé, tous ces hommes, à peine plus âgés que moi.
Je suis furax quand ils philosophent ainsi, leur regard bien planté dans mes prunelles, pour vérifier qu’ils tapent dans le mille. Sales petites phrases, formules assassines ! Je te leur en donnerai, moi, de ces petits mots soi-disant taquins…Je ne leur parle pas de leurs rides, à ces chéris ; je ne fais pas référence à leurs sillons, quand ils sourient, ni même à la générosité de leurs bedaines… Et si, par hasard, quand ils sortent de table, je leur dis : « il serait peut-être temps de penser… à mettre… en route… un soupçon de… petit…régime », je vous assure, j’y mets toutes les précautions. J’y mets la même éloquence que lorsque je leur propose un rendez-vous chez le dentiste…pas plus d’intonations.
Ils me répondent, la pièce au trou, par un scientifique « c’est de l’aérophagie » ou, moins sophistiqué, « je suis constipé », avec leur main, comme cela, bien arrondie sur l’estomac. On dirait la vierge Marie portant son nouveau né.
Pas question de faire un régime, on est trop stressé pour arrêter de manger !
Pas question non plus de faire du sport, on n’a pas le temps !
Et puis, cette douleur là, au coin du genou droit, chaque fois qu’on veut se mettre en route…Ne dis-tu pas qu’il faut écouter son corps ? Sous-entendu « arrête de me faire la morale ! »
Mais si, justement, c’est maintenant qu’on a le temps, juste comme il faut. Pense aux enfants qui sont partis. Prenons le temps par les cornes !…et moi de sous-entendre à mon tour « sinon je te fais des cornes ! »
J’avoue que dans ces moments là, j’y vais un peu fort. J’oublie complètement mon triple reflet dans la glace…oserais-je, même, imaginer, qu’à mon âge… je puisse encore séduire un beau jeune homme…même dix ans plus jeune ? D’ailleurs, ceux-là ne m’intéressent pas tellement. J’ai remarqué que mon sex-appeal attirait plus volontiers les vieux messieurs…bien habillés, de préférence. Comme les temps changent.
Hier, sur la promenade des anglais, j’ai eu un choc. Mon aimé sous le bras…on s’baladait, normalement, cinquante piges, quoi… Quand tout à coup, je ne sais pas ce qui lui prend, l’air du large, sans doute, il prend la pose. Mimant à s’y méprendre le père de Robert Redford, il m’emboîte le pas, le pas d’un vieux, avec sa canne, le sourire crispé, la main tremblotante, la marche en canard, il hésite. Moi, je flânais aux alouettes, la mer, les goélands. Quand cette démarche inhabituelle m’inquiète, je redescends sur terre. En deux millièmes de secondes, je m’suis vue avec lui, trente ans de plus…Quel choc ! Il était si vraisemblable. Je n’ai pas pu m’en empêcher, j’ai hurlé !
Sur la croisette, les gens, tous des bonnes figures, se sont retournés vers moi. Enfin, vers nous. Car mon aimé avait repris sa pose habituelle et éclatait d’un rire irrépressible maintenant. « J’t’ai bien eu ! » me susurra-t-il à l’oreille, « c’était pour te tester ».
« Plus jamais », me suis-je dit, « plus jamais sur la croisette ».
M-E , 22/05/09
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