Le petit matin était déjà bien derrière nous ; le flux des embarcations qui revenaient au port ou en partaient me berçait. A demi-allongée sur la couchette du pont avant, j’observais le va-et-vient bavard des mouettes par le hublot entrouvert, quand, tout-à-coup, des gouttelettes d’eau salée jetée dans mon cou me surprirent.
Il avançait.
Je voyais ses pieds au ras de moi.
La serpillière tournait au bout du bâton, il frottait. A gauche, à droite. Le plumeau du coton mouillé caressait le pont arrière, les chandeliers, passait au dessus des mouillages, virevoltait. Tout à sa tâche, l’homme cheminait à pas cadencés, concentré, les yeux rivés sur son balai. Le bâton, dansait, lui, mélancolique, un ballet aérien. Suscitées par ses allées et venues, je sentais dans mes reins monter des sensations délicieuses. Elles jaillissaient en volutes, encouragées par la buée matinale. Doucereuses, elles promettaient d’être voluptueuses ; si seulement l’homme au balai se retournait !
Des pensées er...- oserais-je l’avouer de panique ? fusaient de mon front impudique.
Son pantalon devait lui tomber des hanches, car d’un geste furtif, il réajustait la boucle de sa manche - me laissant pantoise- au-dessus de la ligne des fesses. Sens dessus- dessous, devinant ses dessous, j’endurais, brave, là-dessous, ce coup de ceinturon.
Le plumeau continuait sa danse, pendant que l’homme tournait et retournait consciencieusement son écheveau de bal et …d’un mouvement de poignet souple, mesurait le rythme en des huit réguliers. Le pont devenu orchestre se laissait astiquer. Au soleil de midi, il étincellerait, propre et net comme le sou neuf de la ménagère. Satisfait, l’homme se figeait, jetait un coup d’œil circulaire, posait le manche sous son aisselle - comme les cantonniers leur pelle- soufflait un filet de brume par le nez, et recommençait un peu plus loin…à balayer.
Sous mon pont avant, saisie, à demi-assise derrière mon hublot, je captais ces instants magiques, telle une enfant s’arrêtant de mâchouiller, surprise par le goût acidulé de la gomme. Rentrant sous ma couette, je fixais ces images sur la pellicule de mon cœur. En bon photographe, je les rangerais dans ma bobine, et les visionnerais le moment venu…
Et on raconte qu’il n’y a que les femmes qui pensent à faire le ménage ?
M-E, 1 et 21 mai 2009
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