La nuit tombait. Il fallait bien que la nuit tombe. Pourquoi tomber ? Je tombe, tu tombes, ce mot… cela
fait un de ces bruits de bouche...On dirait le souffle du saxophoniste qui s’exerce aux tonalités basses de son instrument. Tombhhhe !!!
Elle résonne grave aussi la corde du piano touchée malencontreusement par le plumeau de la femme de ménage. Elle crisse à l’oreille. Alors, pourquoi
pas choir ou encore chuter. J’aurais dit « Il fallait bien que la nuit chût », ou « la nuit chutait. » Mais chut ! Trêve de
bavardage. C’était donc la nuit, une de ces nombreuses nuits qui descendait sur ma vie, cinquante quatre années fois trois cent soixante cinq, cela représentait la fin du dix neuf mille sept cent
dixième jour de mon existence. J’étais seule dans la pénombre, m’apprêtant à fermer les volets, pendant que ma tribu s’extasiait déjà à la bande-annonce du film du soir. Je me demandais ce que
j’allais bien pouvoir faire de ma soirée, lorsque je sentis soudain un air d’été. Les prairies autour de la maison exhalaient une chaleur moite, me rappelant ces instants tièdes qui semblent vouloir s’éterniser après solstice, quand, par la baie vitrée donnant sur le jardin,
j’aperçus en instantané, image subliminale, une lumière verte.
- Oh, une
luciole ! m’exclamai-je.
Par cet appel, je tentais d’attirer l’attention de mes proches ? Allaient-ils fixer leur regard ailleurs que vers le téléviseur ? Un pas de côté, je m’approchai de la fenêtre. La
lumière avait disparu. Je revenais en arrière, elle apparaissait à nouveau.
Le doux été serait-il précoce ? Les insectes vivraient-ils déjà leur saison d’amour ?
J’en avais le cœur net. Les yeux rivés sur la pelouse et les fleurettes qui s’y reproduisaient largement,
fauchage tardif oblige, je tentais de retrouver l’étincelle colorée qu’avait captée mes yeux et mon cœur… Je palpitais.
L’étincelle se dédoublait sur le carreau mais, bizarrement – était-ce le double vitrage - elle avançait dans le sens contraire à mon déplacement. Je faisais un pas en avant, elle faisait un
pas en avant. J’allais à gauche, elle allait à droite J’avançais.
Un pas su ’l’côté, un pas d’l’autre côté…
Trois pas en avant, deux pas en arrière…
Bizarre, cela ne correspondait pas aux lois de la physique habituelle.
Serais-je devant une catégorie de lucioles extra-terrestre, au vol plané en feuille
d’automne ?
- Les
p’tits loups, venez vite voir, des lucioles !
A mon ton enjoué, la moitié de ma tribu daigna décoller du fauteuil, l’un le bas du dos, l’autre une jambe, le troisième justifiant son retour visuel à l’écran d’un sentencieux : « je n’vois rien ! » Ma moitié à moi raisonnant tout haut sans ciller d’un poil rebelle de son arcade sourcilière : « à cette saison,
des lucioles ? »
- Mais si,
j’vous assure, il y en a au moins quatre, venez-voir !
Le plus curieux de mon clan (ou le plus compatissant,) avançant de trois pas, arrivait à ma hauteur. Arrêt sur l’image : un pied devant l’autre, buste en avant, poignets écartés du corps les
bras servant de balancier. Je voyais bien qu’il cherchait la p’tite bête, celui-là que j’aime tant. Se rattrapant à la table du secrétaire, juste devant la porte-fenêtre, je le vis se pencher,
passer le haut du corps au-dessus du balcon, descendre plus bas, courber l’échine. Sa main devait toucher le sol à présent. Il l’époussetait comme
lorsqu’on va tirer un swing avec une balle de golf. Vérifiait-il la hauteur du gazon ? Un clic. Il se redressa d’un bond, débout, tout-de-go. Il arborait un air triomphant, un peu moqueur.
J’avoue que je connaissais bien cet air là.
- Dis
donc, maman, c’est pas une luciole que tu vois dans le carreau. C’est le reflet de la lampe témoin du transfo de ton ordinateur…
Le 8/05/2009
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