L’ânon gris savait qu’il était un petit âne gris. Sa maman, Blanche de la campagne, le lui avait dit quand il était né. Son père, Noir de la montagne, lui avait confirmé au retour de la maternité, en ajoutant qu’il adorait comme ça son petit âne .On avait inscrit sa couleur sur sa carte d’identité à la mairie, juste à côté de son nom : Arthur, (petit) âne gris. Mais Arthur, en grandissant doutait parfois de lui. Et à l’école, quand on l’interrogeait sur la leçon, en l’appelant : « toi, là-bas, le petit âne gris » et qu’il ne savait pas bien la leçon, Arthur se retournait à gauche, à droite, et, pensant qu’il ne s’agissait pas de lui, ne répondait pas. Même si tous ses amis le regardaient, il se taisait toujours.
Des amis, il en avait de toutes les sortes :
- des bleus avec des tâches noires,
- des roses avec des tâches blanches,
- des verts et jaunes,
- des avec une longue queue en panache,
- des à petits poils bien drus et longues oreilles pointues,
- des à poils bien long, la queue en tirebouchon,
- et même des zébrés (qui ressemblaient à des zèbres). Ceux là avaient un gros derrière - on aurait dit qu’ils avaient mis leur pyjama- une petite crinière, bien touffue au dessus du cou, et des pattes trapues. Seulement, ils couraient très très vite.
Arthur, lui, n’avait rien de spécial du tout. Il était juste un petit âne gris sans importance, croyait-il, avec une queue normale, des oreilles normales, une crinière normale, et … un derrière normal. Mais, je vous l’ai dit, il doutait de lui.
Un jour, en marchant dans la ville, il s’arrête devant le magasin d’accessoires électriques. Il rentre dans la boutique et là, entre les néons de lumière rose et vert-fluo qui éclairent son pelage, il se regarde dans la glace.
« Tu vois, dit-il à son ami, je suis un petit âne rose ». Son copain lui sourit, rose comme lui, on aurait dit un rose pâle de satisfaction sur les joues. Il le regarde, puis lui répond :
« Maintenant tu es vert, et moi aussi je suis vert, vert-fluo électrique » et ils éclatent de rire. En réalité, Arthur était un peu vert de jalousie, mais cela ne se voyait pas. Et les deux ânons continuèrent leur promenade. Un peu plus loin, ils s’arrêtèrent au feu rouge qui éclairait la route. Ils se virent dans la vitrine à côté du feu rouge. Il dit « tu vois, je suis un âne rouge, maintenant ». En réalité, il était un peu rouge de honte, ou de confusion, ou peut-être même un peu rouge de colère, car le policier leur avait fait de grands yeux. Voyant que les deux ânons s’étaient arrêtés, le policier était redevenu normal. « De braves petits ânes, ceux là ! » se disait-il. Et il leur fit un grand sourire. Les ânons étaient fiers et contents. Puis le feu était passé au vert…
Encore plus loin, Arthur arriva auprès d’un cirque, il entra à l’intérieur de la grande tente. Et là, sous les lumières de la scène, scintillant sur la piste aux étoiles, il (se) dit : « Tu vois, je suis un âne blanc ». Les spectateurs qui croyaient que l’âne faisait partie du spectacle s’étaient tous retournés vers lui applaudissant son arrivée. L’âne fit le tour de la piste en caracolant, tout excité par le fouet du présentateur déguisé en clown, il fit quelques ruades au son de la musique. Les spectateurs exprimaient leur joie. Tout blanc et caracolant l’ânon était très fier de sa prestation, même si, dans son habit de lumière, il savait qu’il était un petit âne gris.
Pour terminer son périple, il alla dans la rivière. Les deux ânons y retrouvèrent tous leurs amis pour un gigantesque bain de boue ! On sait que les bains de boue sont excellents pour la santé. Chez les animaux à pattes, cela permet de se débarrasser des parasites, de petites bêtes pas très gentilles qu’ils transportent dans leur pelage, et qui gratouillent et même qui sucent leur sang. Comme ils n’ont pas de bras pour les enlever, cela fait de petites croutes brunes dans leurs poils, ce n’est vraiment pas appétissant. Alors les ânons se vautrent dans la vase, de longues heures, quel délice ! Certains disent que c’est parce qu’ils sont paresseux, ou qu’ils sont sales, mais nous, nous savons bien que le bain a une fonction de protection et de propreté. L’habit ne fait pas le moine.
Entretemps, Arthur avait pris une jolie couleur grise, la couleur de l’argile qui était au fond de la rivière. Et les autres qui le regardaient étaient tout étonnés ; ils ne le reconnaissaient plus. Alors Arthur se pencha au dessus de l’eau qui faisait un grand miroir en dessous de lui. Le soleil couchant reflétait son image. Arthur sourit ; il découvrait de lui encore une nouvelle image. Et pourtant, c’était toujours Arthur.
Et toi, qu’en penses- tu ?
As-tu aussi parfois l’impression que tu n’es pas vraiment toi-même ? Joues-tu parfois un personnage qui n’est pas vraiment toi ? Il n’est pas toujours nécessaire de se déguiser pour paraître quelqu’un d’autre. On peut facilement changer d’apparence. Les adultes appellent cela l’adaptation. On fait « comme si », mais on fait cela seulement dans certaines situations. Au fond de soi, on sait toujours que ce n’est pas pour du vrai. On se protège…
Que préfères-tu ? Aimes tu que les autres te voient réellement comme tu es ? Peux-tu parfois jouer la comédie ? Dans quels moments fais tu cela ?
Quant à Arthur, le petit âne gris, il a décidé de se laver avant de rentrer chez lui. Redevenu lui-même, entre son papa Noir de la montagne et sa maman Blanche de la campagne, il a découvert qu’il était heureux.
Marie Roupsinsky, 2009-01-27
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