Il est l’heure ! La voix de maman est passée à travers la porte entrouverte, la lampe allumée subrepticement m’a brûlé les yeux, pourtant je les avais clos.
Je me lève. Le pipi du matin - quel délice- me réveille tout à fait. Je joue avec le jet qui éclabousse la cuvette. Salle de bain. J’entends « Titi, dépêche toi, le petit déjeuner t’attend ! » Je prends mes vêtements gentiment déposé la veille sur ma chaise, je grimpe dessus pour me voir dans la glace. Je me regarde de pied en cap, j’aime mon reflet tout nu dans le miroir. Elle arrive derrière moi, quelle galère, pour parfaire les traits de son maquillage. Je suis surpris dans ma splendeur. « Titi, tu traînes ». Surpris, je me débarbouille un peu, mais elle insiste « n’oublie pas le principal ! » J’obtempère en maugréant pour la forme, pendant qu’elle susurre dans mon oreille pleine de mousse « Je t’ai préparé tes cornes de flakes ». Mmh ! Mon estomac a saisi le message car il gargouille déjà dans mon ventre. Lui aussi se réveille doucement. Papa est déjà parti depuis longtemps, mais je hume encore dans la pièce d’eau le parfum de son « after – chèvre ». Je m’arrête un instant, « c’est Lard-manie ou le Van-der-la-bi... aujourd’hui ? » Heureusement, maman ne m’entend pas - je me ferais encore réprimander !
L’odeur du pain grillé sort de la cuisine et vient me chercher pendant que maman sort la voiture « il n’y a pas une minute à perdre, dit elle en regardant sa montre. Moi, je n’ai pas de montre, tant mieux ! Je grimpe sur mon tabouret. Je joue avec les bulles de cacao « Titi, on va être en retard » « Meuh, j’ai envie de dire, j’en ai Meuhhh… de toujours entendre « Titi par ci, Titi par là ! » Heureusement, je peux le dire, « tu as le droit de t’exprimer, dirait papa, mais pas le droit de désobéir !» Alors, je m’exprime : « Et d’ailleurs, pourquoi je dois aller à l’école ? » « Ce n’est pas le moment pour tes questions philosophiques ! », me répond maman qui enfile ses derniers effets à emporter. Ils pourraient se mettre d’accord, les parents, tout de même, je m’exprime ou je m’exprime pas ? « Ça dépend des moments ! » me répond maman. Ils oublient que je n’ai pas encore la notion du temps ! Néanmoins, j’embarque en continuant de réfléchir : « Nomades, nous sommes des nomades, nous n’arrêtons pas de voyager ! », mais je pense déjà à mes copains que je vais retrouver. Surtout, ne pas oublier les derniers Pokémons à échanger. Zut ! Je ressors de la voiture, cours à l’étage, et empoche les dits Pokémons pendant que maman fait courir le moteur.
« Vite, sors de l’auto, il y a une file derrière nous » Juste le temps d’un baiser, quand même, ça klaxonne déjà derrière maman. Elle fait des signes d’épaules et je m’encours le cartable au dos. J’attrape mes copains, on a à peine échangé deux phrases, re-Zut ! La grosse cloche sonne. On est déjà dans les rangs. Madame prend le relais « Titi, ne traînes pas les pieds dans le couloir », « Titi, ton manteau est tombé du porte manteau ». Est ce que j’en peux, moi, si le porte manteau récalcitrant ne fait pas son travail ! « Titi, ne réponds pas !» Avouez qu’il y a de quoi se poser des questions : je dois répondre en classe ou je dois pas répondre ? « Ça dépend des moments », me dit madame décontenancée.
Heureusement que mon copain Zoup me file un clin d’œil.
On est à peine assis, chacun à sa place (cela rassure l’institutrice dans son programme) que commencent les calculs, le français, et les « z’ôtres choses vachement z’importantes ! » Moi, mes choses z’importantes à moi, elles sont restées dans la poche de mon manteau que j’ai pourtant ramassé trois fois. J’ai dû sauter trop vite sur mon banc et oublié de les filer à Zoup, à côté de moi. Il me regarde en m’implorant. Je hausse les yeux en l’air, comme fait papa quand maman a fait une bêtise, pour faire comprendre à Zoup que « ce sera pour plus tard ! » Madame a déjà soufflé trois mots de la nouvelle dictée, je n’ai pas encore ouvert mon cahier. Pas la peine de me le dire, je le sais déjà ! Mais madame ne rit pas et me le fait savoir « Titi, tu vas avoir des ennuis ! » Mon cœur se serre.
Entre les mots de la dictée, je pense aux parents qui sont partis bien tôt eux aussi pour travailler. Mais mon travail à moi ne me plait pas du tout, mais alors là, pas du tout. Je courbe le dos en attendant la récré, et puis le temps de midi, et puis le temps de quatre heures. J’aime bien le quatre heures, car la madame de la garderie nous dit toujours, avant les devoirs : «Vous avez le temps de boire votre lait, et de manger une tartine de choco ! » Et après, on fait des bricolages.
Parfois je lui dis que mes devoirs sont finis, comme cela, je peux bricoler un peu plus vite. Et madame me laisse faire. Elle a bien compris, cette madame là, que nous, les enfants, nous avons besoin d’être tranquille.
Alors, maman arrive.
Alors, elle s’assied.
Alors, j’ai envie de lui montrer tout ce que j’ai fait.
Elle pose ses fesses serrées sur la petite chaise, vous savez, ces petites chaises étroites, et bas perchées, les chaises des petits de gardiennes ? Comme cela, elle est à mon niveau. Alors, je peux l’embrasser en la serrant de tous mes bras, de tout mon corps, j’en fais le tour. Elle est enfin à ma portée ! Pendant qu’elle regarde mes bricolages, ses yeux pétillent, je suis content. Elle regarde madame de la garderie et dit : « Je peux ? » Madame acquiesce. Alors, maman prend aussi la colle, et le papier crépon. Elle met sa touche finale au bricolage. Une jolie collerette rouge entoure le col de mon clown de l’espace. Ce sera pour papa. Pendant qu’elle s’occupe ainsi - elle a l’air d’apprécier ce genre de travail - je grimpe sur ses genoux ; je me glisse contre son ventre chaud qui gargouille, je crois bien de plaisir. Je suis fier « comme Artaban ! » C’est ma maman à moi et enfin, j’ai le temps de l’avoir rien que pour moi.
Alors, les reins bien calés contre les siens - c’est délicieux et ça me donne de l’énergie - je peux enfin rêver.
Marie Roupsinsky, le 16 janvier 2009.
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