Longtemps, mes parents m’avaient attendu, et enfin, j’étais né !
A la maternité, les gens étaient venus, pour me voir et nous féliciter :
Oncle André, avec son long nez,
Tante Jeannine et son air de guigne
Cousin Edmond et son gros menton,
Sœur Marie – Merveille, avec ses grandes oreilles
Bertha, la copine de Louloute, elle portait une moumoute,
Qu’elle perdit en enlevant son chapeau, découvrant son crâne tout rose.
Mais quand on m’avait vu, il y avait eu …un long silence.
Le bébé n’était pas comme on l’avait imaginé !
J’entendis, au dessus de mon berceau :
Quel drôle de bonhomme !
Mes parents étaient tellement contents de mon arrivée,
qu’ils me prenaient dans les bras, me câlinaient, me dorlotaient,
Ça me chatouillait si fort que j’ai même fait pipi en l’air .
Papa était très fier et avait pris la photo.
En grandissant, j’allai à l’école. La première fois, la maîtresse m’avait pris par la main, pour me présenter à la classe. Il y eut encore…un long silence, entrecoupé de chuchotements. Comme une vague d’abeilles, ils volaient de place en place.
Au dessus des bancs…j’entendais :
BZZ…Z’avez vu ?
Tu crois qu’il est gentil ?… Poil au zizi !
Il est moche !… Poil à la caboche !
J’m’ en fous !… Poil au cou !
Je me sentais de nouveau… un drôle de bonhomme
La maîtresse m’assit sur un banc, à côté de Dédée. Tout de suite je l’ai aimée. Avec ses tresses (africaines), Dédée est devenue mon amie.
Puis nous avons grandi, je suis passé « en secondaire ». Et là je vis pour la première fois :
des profs avec des mallettes,
de toutes sortes, de toutes les couleurs
des filles et des gars,
avec toutes sortes de têtes, ils grimpaient avec leurs drôles de jambes
Les couloirs et les étages de la grande école ;
J’avais un peu le vertige, mais quand on sonnait le début des cours, tout le monde se rangeait, en ordre, dans la cour, et chacun rentrait dans les classes :
les profs avec leurs mallettes
les filles avec leurs sucettes,
les gars avec leurs casquettes,
le pion avec son sifflet
Pendant que madame la préfète, et monsieur le directeur faisaient la causette
Avec la concierge.
A la recréation, chacun avait une place préférée. Au début, j’étais tout seul, avec ma tartine, je sentais le silence me gagner, je me sentais encore « tout drôle ». Alors, je regardais attentivement les autres. Dans la masse, je distinguais des groupes, bien différents. En voyant les autres en mouvement, je trouvais qu’ils ressemblaient à des animaux, je voyais :
des éléphants avec leur trompes
des gazelles aux grandes oreilles,
des colimaçons et leur dos tout rond
un grand lion, la barbe au menton
Alors, je me suis senti beaucoup plus à l’aise, j’étais même content, je me suis levé pour aller jouer.
Je suis allé dans le groupe des éléphants, le premier jour. C’était gai, dans ce groupe :
on mangeait des chewing-gum à la menthe
on s’envoyait des pétards qui sentaient la flatte de grenouille
on arrosait les murs avec du jus de citron avec nos trompes.
Le deuxième jour, ce sont les gazelles qui m’ont invité. Là, il y avait beaucoup de filles, comme Dédée, en plus grande, alors :
On papotait. On se donnait des rendez vous galants.
On jouait à maquillage et séduction. On lisait des revues.
On s’écoutait les unes les autres avec nos grandes oreilles.
Le troisième jour, j’étais fatigué, je suis allé glander avec les limaçons.
Avec eux, j’ai découvert mon côté étrange :
on marchait en traînant ses baskets,
on faisait des bruits bizarres,
des « Mwouais ! « des « graves ! », des « pff !! », des « t’as vu ? »
des « super, celle-là !!! » et on pouffait en se tenant les côtes.
Ça me faisait du bien de rire, comme ça, avec tous les autres, je ne me sentais plus exclu.
Le reste de la semaine, j’ai côtoyé les grands avec leur barbe au menton.
ils m’ont pris comme mascotte, et là, surprise :
J’ai servi de gardien de but,
J’ai couru chercher les balles en dehors de la cour ;
Il y avait des filles, et même le pion, qui me regardaient faire le mur, avec un peu d’envie. J’ai servi de messager pour les billets doux.
Plus tard, j’étais encore plus content, j’avais accepté tous mes côtés étranges. Et comme je connaissais tout le monde, j’allais de groupes en groupes, avec les petits secrets. Parfois une fille m’embrassait, pour me remercier. Ça me chatouillait si fort, dans mon cœur et dedans mon corps, que je ne savais plus qui j’étais. J’en ai rêvé plusieurs nuits, et alors, mes parents m’ont dit que j’étais normal : j’étais un adolescent, comme les autres !
Quand je suis parti pour la grande ville, avec mes diplômes sous le bras, tous mes amis m’ont écrit, et aussi mes parents, mais eux, c’était normal. J’ai compris que, même si j’étais si différent, tout le monde m’aimait. Alors je n’ai rien dit, mais dans mon cœur, j’étais très content. J’ai enfilé ma robe d’avocat, et je suis entré pour travailler. j’étais arrivé à la cour des droits de l’homme…
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